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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine (2/2)

Cf. aussi : [Daniel Bensaïd] [Révolution Russe]

Daniel Bensaïd *

Mémoire de maîtrise (philosophie), soutenu sous la direction d’Henri Lefebvre à l’université de Nanterre en octobre 1968.

Lénine

Lénine

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine

III - La crise révolutionnaire comme crise politique

1. Renonciation à l’organisation et oubli du politique

Les discussions consécutives aux événements de Mai 1968 portent souvent sur le problème du parti révolutionnaire. La plupart du temps pour innover en la matière en proposant un parti de type nouveau, ou simplement pour dénoncer l’anachronisme du parti abandonné à la panoplie du bolchevisme.

En fait, sous prétexte de nouveauté ou d’actualité, c’est un vieux problème fondamental qui refait surface. Que disent aujourd’hui les novateurs sur les problèmes de l’organisation ? Gorz, dans l’éditorial des Temps modernes de mai-juin 1968 assigne pour seule fonction à l’appareil du parti de « coordonner les activités des animateurs locaux grâce à un réseau de communications et d’informations ; élaborer des perspectives générales ». Glucksmann, quant à lui, décompose les diverses fonctions du parti (théorique, politique et économique) ; il affirme qu’un mouvement révolutionnaire « n’a pas besoin de s’organiser en second appareil d’État, sa tâche ne consiste pas à diriger, mais à coordonner un réseau de centres ». Il reconnaît que « des centres sont nécessaires, non pour “faire” la révolution, mais pour la coordonner ». Enfin, il en résulte que le rôle des états-majors s’estompe dans l’hypothèse de la lutte à découvert notamment « au profit d’équipes de travail réunissant des spécialistes ».

Certains groupes d’inspiration maoïste fondent cette renonciation au parti « de type léniniste » sur le fait que l’idéologie dominante n’est plus à l’échelle mondiale celle de la bourgeoisie mais celle du prolétariat, qu’à la période d’encerclement du prolétariat par la bourgeoisie a succédé l’époque de la pensée de Mao Tse Toung qui est celle de l’encerclement de la bourgeoisie par le prolétariat. Le marxisme serait devenu la source de l’idéologie ambiante, plus n’est besoin de démarquer une avant-garde à protéger de l’idéologie bourgeoise, l’heure est au débat souple entre courants qui baignent dans l’idéologie prolétarienne.

Synthèse

En fait, toutes ces réflexions renouent avec une problématique dont Rosanna Rossanda se fait l’interprète la plus lucide : « Le centre de gravité se déplace des forces politiques vers les forces sociales. » (30) L’origine de cette problématique se trouve dans les thèses d’Arthur Rosenberg pour qui la théorie du parti est fonction de l’état de développement du prolétariat (31). À l’époque où le prolétariat est faiblement développé, une poignée d’intellectuels fondent des organisations conspiratives restreintes porteuses de la conscience de classe encore atrophiée du prolétariat. Ainsi pour Marx et Engels qui considèrent parfois que le parti se limite à leurs deux personnes physiques. Lénine reprend pour la Russie, où le prolétariat est encore faiblement développé en 1907, le même type de parti. Mais dans une étape ultérieure, le prolétariat développé par le grand capitalisme industriel s’approprie la théorie marxiste, c’est la période de la IIe Internationale. Dans une troisième période enfin, le prolétariat éduqué devient une classe révolutionnaire, le parti n’a plus qu’un rôle limité de direction permissive, simple interprète des aspirations du prolétariat.

En somme, par le développement historique du prolétariat, la classe en soi deviendrait successivement classe pour soi, le sujet théorique de la révolution et son sujet pratique tendraient à coïncider. Cette thèse découle de la problématique hégélienne, transmise par Luckacs, de l’en-soi et du pour-soi. Cette lecture de Marx est celle que Poulantzas qualifie d’historico-génétique : masse indifférenciée à ses débuts, la classe sociale s’organiserait en classe en-soi pour aboutir à la classe pour-soi. Cette problématique opère un glissement par lequel la classe est conçue comme sujet de l’histoire, « facteur d’engendrement génétique des structures d’une formation sociale et de leur transformation ». Le rôle provisoire du parti est aboli par l’auto-développement de la classe sujet de l’histoire.

Or, comme le rappelle Poulantzas, « si la classe est bien un concept, il ne désigne pas une réalité qui puisse être située dans les structures : il désigne l’effet d’un ensemble de structures données, ensemble qui détermine les rapports sociaux comme des rapports de classe » (32). Dans cette problématique, le politique qui est l’ordre dont relève le parti est irréductible au social. La classe demeure le sujet théorique et non pratique de l’histoire, la médiation du parti par lequel elle accède au politique lui demeure indispensable.

Tous les efforts de Lénine en matière d’organisation ont précisément été consacrés à éviter la confusion entre le parti et la classe. Dans Que faire ?, il répète sans cesse que le mouvement purement ouvrier est incapable d’élaborer par lui-même une idéologie indépendante, que tout rapetissement de l’idéologie socialiste implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise, que le « développement spontané du mouvement ouvrier aboutit à le subordonner à l’idéologie bourgeoise », que « le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, c’est-à-dire l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie » (33).

Plus précisément, dans Un pas en avant, deux pas en arrière, toute la discussion avec Martov sur le paragraphe I des statuts a pour but la distinction claire et nette de la classe et du parti. La large diffusion de l’appellation de membre du parti « comporte une idée désorganisatrice, la confusion de la classe et du parti » (34). Quelques pages plus loin, il reprend la formule utilisée par Martov selon laquelle « le parti est l’interprète conscient d’un processus inconscient » et poursuit : « C’est bien pourquoi on a tort de vouloir que chaque gréviste puisse s’intituler membre du parti ; car si chaque grève n’était pas la simple expression spontanée d’un puissant instinct de classe et de la lutte de classe menant inévitablement à la révolution sociale, si elle était l’expression consciente de ce processus (…), alors notre parti s’identifierait immédiatement, d’un seul coup, avec toute la classe ouvrière, et par suite en finirait d’un seul coup avec toute la société bourgeoise. »

C’est seulement dans la crise révolutionnaire que le parti tend à s’identifier à la classe parce qu’alors elle accède massivement à la lutte politique. Le parti est l’instrument par lequel la classe révolutionnaire maintient sa présence à ce niveau comme une menace permanente pour l’État bourgeois. Mais la crise révolutionnaire en ouvrant le champ politique à la classe dans sa masse transforme qualitativement la vie politique. C’est pour cela que les organisations voient dans la crise comme une épreuve de vérité, c’est pour cela aussi que, dans la crise, la pratique prend le pas sur la théorie :

« L’histoire en général et plus particulièrement l’histoire des révolutions est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante, plus ingénieuse que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. Et cela se conçoit puisque les meilleures avant-gardes expriment la conscience, la volonté, la passion, l’imagination de dizaines de mille hommes, tandis que la révolution est un des moments d’exaltation et de tension particulières de toutes les facultés humaines – l’œuvre de la conscience, de la volonté, de la passion, de l’imagination de centaines de milliers d’hommes aiguillonnés par la plus âpre lutte des classes. »

C’est dans ce rapport dialectique du parti et de la classe que s’instaure la politique léniniste et aucun des deux termes n’est réductible à l’autre. En outre, ceux qui minimisent le rôle de l’organisation la conçoivent en fonction de conjonctures précises, de tâches définies. Ainsi procède Glucksmann qui distingue des normes organisationnelles pour périodes de légalité et des normes pour périodes d’illégalité. Lénine le concevait différemment qui déterminait une invariance de principes organisationnels corrélative à la tâche du parti : la lutte pour le renversement de l’État bourgeois, clef de voûte de la formation sociale capitaliste. C’est aussi cet objectif fondamental qui situe le parti dans l’ordre du politique ; autant que des rapports de production, l’État est l’enjeu même de la lutte politique. C’est sur ce fond d’invariance que le parti dispose d’une marge d’adaptation relative à ses tâches immédiates mais jamais il n’est défini en fonction de ces tâches-là, toujours en fonction de sa tâche fondamentale. Lénine sanctionne cette différence en distinguant les « principes d’organisation » et « le système d’organisation ». Il remarque même à ce propos que les conditions propres de la Russie au début du siècle font que le système d’organisation conçu autour de l’Iskra marque un « écart » par rapport aux principes d’organisation qu’il définit.

Toutes les révisions des principes de Lénine en matière d’organisation procèdent donc, par un biais ou un autre, d’un glissement hors du champ politique alors que c’est dans ce champ seulement que s’arment et se dressent les protagonistes de la crise révolutionnaire et que loge son enjeu, l’État.

Par-delà le schématisme simpliste du conscient et de l’inconscient, attributs respectifs de la classe et du parti, la problématique léniniste de l’organisation rejoint davantage la complexité du remaniement freudien amorcé dans Au-delà du principe de plaisir où à l’opposition conscient-inconscient est substituée l’opposition « moi-cohérent »-« éléments refoulés » et dans laquelle l’inconscient est un attribut qui affecte les deux termes. Ainsi, dans la problématique léniniste de l’organisation, il n’y a pas de cheminement continu de l’en-soi au pour-soi, de l’inconscient au conscient. Le parti n’est pas la classe faite armée, il reste en proie aux incertitudes, aux balbutiements théoriques et à l’inconscient. Mais il exprime le fait que, dans une formation sociale capitaliste, il ne saurait y avoir de classe ouvrière pour-soi comme réalité, mais seulement comme projet par la médiation du parti. Luckacs le remarquait déjà vigoureusement dans son petit ouvrage sur Lénine : « Ce serait (…) se bercer complètement d’illusions contraires à la vérité historique que de s’imaginer que la conscience de la classe vraie et susceptible de conduire à la prise du pouvoir peut naître d’elle-même au sein du prolétariat, progressivement, sans heurts, ni régression, comme si le prolétariat pouvait idéologiquement se pénétrer peu à peu de sa vocation révolutionnaire selon une ligne de classe » (35). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la crise révolutionnaire selon Rosa Luxemburg ne survient jamais trop tôt et partant toujours trop tôt. Jamais trop tôt parce que ses prémisses économiques, l’existence du prolétariat sont nécessairement réunis ; toujours trop tôt, parce que ses prémisses politiques, la pleine conscience de soi du prolétariat ne sont jamais remplies. Il en résulte que le parti d’avant-garde peut être armé pour jeter bas l’État bourgeois, mais qu’il est toujours insuffisamment armé pour assurer les lendemains de la crise, la domination du prolétariat en tant que classe : le marxisme le prépare à la première, il ne peut que lui faire entrevoir la seconde où force reste à l’empirie. Cette idée qu’il n’y a pas de couture à séparer purement le mode de production capitaliste du socialisme ; la crise révolutionnaire est donc à la fois à sa place et arbitraire dans le temps : elle tranche dans le vif d’une formation sociale qui n’a pas épuisé complètement les ressources du capitalisme lorsqu’elle s’ouvre au socialisme dont toutes les conditions ne sont pas réunies. Là réside l’origine du pragmatisme de Trotski et de Mao Tse Toung, le premier répliquant à l’attentisme de Kautsky que l’on n’apprend à chevaucher qu’une fois solidement assis en selle.

2. La crise et la spécificité du politique

L’organisation qui synthétise dans son projet les rapports dialectiques entre le sujet et son objet, constitue la médiation par laquelle la crise révolutionnaire se résout à son niveau réel, qui est politique : « L’expression la plus vigoureuse, la plus complète, et la mieux définie de la lutte des classes politique, c’est la lutte des partis. » (36)

Mais en quoi consiste pour Lénine la lutte politique sur laquelle il revient sans cesse ? Avant tout, il s’efforce de dire ce qu’elle n’est pas : « Il est inexact de dire que la réalisation de la liberté politique soit aussi nécessaire au prolétariat que l’augmentation de salaire (…). Justement, cette nécessité est d’un autre ordre, elle n’est pas la même, elle est d’un ordre beaucoup plus complexe. » C’est ici le terrain de l’algèbre dont il parlait ailleurs. Sans cesse, il lutte contre la réduction de l’ordre politique à l’ordre économique, contre tous les affadissements de la lutte des classes. Il corrige le Rabotchaïa Mysl pour qui « le politique suit toujours docilement l’économique », il fustige le Rabotchéié Diélo qui « déduit les objectifs politiques du parti des luttes économiques ».

Mais, au-delà des mises en garde, Lénine parle du politique plus qu’il ne le définit. Nicos Poulantzas s’est efforcé de définir la politique par son objet (« la conjoncture »), son produit (« la transformation de l’unité d’une formation sociale »), et surtout son objectif stratégique : l’État. L’État occupe cette place en tant qu’il est le nœud qui maintient l’équilibre conflictuel des divers modes de production impliqués dans une formation sociale, il est « le facteur d’unité de ce chevauchement complexe de divers modes de production » entre lesquels il neutralise un « véritable rapport de forces ».

L’État comme lieu où se boucle l’unité d’une formation sociale est également le lieu où « se déchiffre la situation de rupture de cette unité » : la dualité de pouvoir qui est le facteur décisif de la crise révolutionnaire, celui par lequel le prolétariat en tant que classe s’érige en candidat au pouvoir, et s’efforce de briser l’État bourgeois. Ici réside ce qui transforme la simple crise économique en crise révolutionnaire : parce qu’elle affecte l’État et au travers de l’État toutes les bases juridiques et idéologiques de la société, la crise, « comme critique en actes des superstructures », devient crise totale et ébranle la société de ses fondements économique à ses superstructures.

Cette spécificité du politique qui est le lieu d’irruption de la crise révolutionnaire fait que l’on peut définir beaucoup plus précisément le rôle du sujet politique en rupture avec tout déterminisme rigoureux de l’économie. Lénine reste sans cesse attentif au rôle original que peuvent jouer certaines forces politiques, sans commune mesure parfois avec leur contenu social réel. Ce rôle ne dépend pas seulement des couches qu’elles représentent, mais encore de la place qu’elles occupent dans la structuration spécifique du champ politique. Tout mécanisme facile est ici rejeté. Ainsi peut-on comprendre, en toute orthodoxie léniniste et sans recours aux extrapolations sociologiques, le rôle joué par les étudiants dans la crise de Mai en France. Lénine fut toujours très sensible aux conséquences de la spécificité du politique. Ainsi, dans un article sur « les tâches de la jeunesse révolutionnaire », il notait : « La division en classes est certes l’assise la plus profonde du groupement politique ; certes c’est toujours elle qui en fin de compte détermine ce groupement (…). Cette fin de compte, c’est la lutte politique seule qui l’établit. »

Si le sujet politique est bien en dernière instance « déterminé » par l’économie, il n’en résulte aucun fatalisme. Au contraire, l’initiative du sujet contribue à déclencher la crise politique révolutionnaire dont l’issue dépend encore en partie de lui. La leçon corrélative est que la richesse du politique brouille les cartes, sa complexité fait que le déclenchement ou le prétexte de la crise ne surviennent pas toujours – et presque jamais – où on les attendait « logiquement ». C’est pourquoi le parti, armé de la compréhension du politique, doit rester vigilant à l’ensemble de l’horizon social : « Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir quelle étincelle – dans cette masse d’étincelles qui jaillissent maintenant de partout, dans tous les pays, sous l’influence de la crise politique et économique mondiale – pourra allumer l’incendie dans le sens d’un réveil particulier des masses. Aussi devons-nous mettre en action nos principes communistes pour préparer le terrain, tous les terrains, même les plus anciens, les plus amorphes, et les plus stériles en apparence, sinon nous ne serons pas à la hauteur de notre tâche, nous serons exclusifs, nous ne prendrons pas toutes les armes » (37). Et encore : « Le communisme surgit de tous les points de la vie sociale, il éclôt partout (…). Que l’on bouche avec soin une issue, la contagion en trouvera une autre, parfois la plus imprévisible. »*

Ces détours, ces surgissements soudains, inattendus, qui peuvent prendre au dépourvu y compris l’organisation révolutionnaire victime de ses œillères, de ses préjugés et de ses dogmes, constitue bien le propre du politique où la crise révolutionnaire fraie lentement une voie pour faire surface où nul ne la prévoyait. Mai [1968] en France a mis en valeur sa structuration spécifique, donnant de la politique une image démutilée et désaliénée, la rendant séduisante à tous ceux qui lui voyaient un visage austère et infirme. Amputée par les [partis] traditionnels, tronçonnée en luttes syndicales revendicatives et en luttes parlementaires, cantonnée par d’autres à la seule forme de l’anti-impérialisme, chacun venait épuiser ce qui lui convenait : la politique pillée, écartelée n’était plus qu’un échiquier triste. Nanterre a suffi pour recomposer le puzzle et restituer à la politique sa fonction totalisatrice par laquelle la crise peut poindre et miner l’assemblage de contradictions. Dans la politique en miettes, la crise révolutionnaire est décomposée, colmatée brèche à brèche, maîtrisée front après front ; c’est seulement sur le véritable terrain politique où se synthétisent les contradictions qu’elle joue à plein son rôle.

3. Stratégies du prolétariat et de la bourgeoisie dans la crise

Pour la bourgeoisie, les formes de sa domination politique sont secondaires par rapport à sa domination économique. C’est au niveau de l’économique qu’elle se situe stratégiquement. Lénine insiste sur l’importance très relative des formes de domination politique pour la bourgeoisie : « La domination économique est tout pour la bourgeoisie, tandis que la forme de domination politique est une question de dernier ordre ; la bourgeoisie peut tout aussi bien régner en république, etc. » (38). Se maintenir sur le terrain de la lutte économique, c’est essayer de battre la bourgeoisie sur son terrain ; c’est pourquoi Lénine va jusqu’à dire à plusieurs reprises dans Que faire ? que « la politique trade-unioniste de la classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière » (39).

Le terrain politique en revanche est l’espace stratégique du prolétariat porteur de l’au-delà du système capitaliste. Les structures politiques concentrent et reproduisent toutes les formes d’asservissement du prolétariat qui est la première classe dominée sur tous les plans (économique, politique, idéologique), alors qu’à l’époque de sa révolution politique, la bourgeoisie détient déjà le pouvoir économique.

De là provient l’originalité de la révolution prolétarienne telle que l’annonçait le Manifeste : « Toutes les classes antérieures qui ont conquis le pouvoir cherchaient à assurer la situation qu’elles avaient déjà acquise, en soumettant toute la société aux conditions de son acquisition. Les prolétaires ne peuvent s’emparer des forces productives sociales qu’en supprimant le mode d’appropriation qui était le leur jusqu’ici et, par suite, tout l’ancien mode de production. »

C’est pourquoi, alors que la révolution bourgeoise a pour but de mettre le pouvoir politique au service de l’économie, la révolution prolétarienne se caractérise par l’accession du politique « au poste de commandement ». Maurice Godelier va dans le même sens lorsqu’il affirme que, du pur point de vue mathématique, un modèle de libre concurrence parfaite et un système de planification parfaite se valent. Ce n’est donc pas au nom de la seule rationalité économique que se mène la lutte révolutionnaire du prolétariat mais au nom d’une rationalité, de besoins, d’objectifs d’un autre ordre : d’ordre politique. Ce n’est pas la contradiction interne à l’économie qui mine de façon décisive le mode de production capitaliste, mais la contradiction interstructurelle par laquelle existent des distorsions entre le politique et l’économique.

Conscient que le dénouement de la crise dépend de lui, le parti révolutionnaire se donne le moyen de l’accomplir. Alors que le déclenchement de la crise ne peut être déterminé avec précision – l’organisation y joue un rôle sans en maîtriser toutes les données –, l’heure du dénouement doit être choisie. Les forces antagoniques sont en éveil et s’observent. Désormais, celui qui sait choisir ses armes et son terrain l’emporte. Jauger la situation pour voir si le point de rupture est atteint, fixer la date de l’insurrection, c’est le dernier acte où l’organisation soumet à l’épreuve décisive sa cohésion et sa théorie.

Le 29 septembre 1917, Lénine lance l’avertissement : « La crise est mûre ». Le 24 octobre, il rédige une lettre aux membres du comité central : « Maintenant, retarder l’insurrection, c’est la mort », « Ce soir, cette nuit, arrêter le gouvernement », « l’histoire ne pardonnera pas l’ajournement ». Le lendemain, l’insurrection est victorieuse.

Alors qu’on ne peut fixer la date de la révolution, celle de l’insurrection doit l’être à la lumière de la théorie. Lénine l’a inculqué aux bolcheviques dès la révolution de 1905. Mais la théorie s’arrête au seuil de l’insurrection qui est un art, la dernière épreuve – pratique – de vérité qu’impose la crise révolutionnaire.

IV - La crise inaugurale de quelle révolution ?

1. Quelle crise révolutionnaire ?

La crise que prépare Lénine est donc la crise d’une formation sociale capitaliste ; elle est d’ordre politique ; elle ne peut être résolue que par un sujet pratique. Mais de quelle révolution est-elle la crise ?

Par-delà la reconnaissance de la formation sociale qu’il affronte, Lénine s’attache, dès ses premiers écrits, à définir le niveau de structuration du système qu’il combat. Déjà, dans Ce que sont les amis du peuple, en 1894, il relève « l’interdépendance de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où découle le caractère international du capitalisme » (40). Là se situe le niveau réel de structuration du système dont la formation sociale russe n’est qu’une partie.

Synthèse

À ce niveau de structuration du système doit correspondre un niveau particulier de structuration du sujet théorique. Il ne s’agit pas de tel ou tel prolétariat, mais du prolétariat mondial. La stratégie qu’il assume est aussi une stratégie internationale : « Un programme et une tactique strictement prolétarienne sont le programme et la tactique de la social-démocratie révolutionnaire internationale. » (41)

De même que la stratégie révolutionnaire nationale trouve dans l’organisation sa consécration, de même la stratégie internationale trouve son instrument et sa consécration dans l’organisation internationale : « L’Internationale consiste dans le rapprochement, d’abord idéologique, et ensuite, le moment venu, sur le terrain de l’organisation, des hommes capables » (42). Et dès son retour en Russie, en 1917, dans les Thèses d’avril, Lénine avance comme l’une des tâches principales des bolcheviques : « Rénover l’Internationale. »

L’existence d’une telle organisation internationale ne se réduit pas à l’addition de ses sections, elle les transforme qualitativement et les constitue en sujet pratique de la révolution mondiale.

Dès le projet de programme du POSDR, en 1902, Lénine consigne dans la thèse XI que « le développement des échanges internationaux a créé entre les peuples du monde des liens si étroits que le mouvement ouvrier contemporain devait devenir international et l’est déjà devenu. La social-démocratie russe se considère comme une partie de la social-démocratie internationale ». Dans cette problématique de l’organisation internationale, les intellectuels de pays féodaux peuvent devenir des communistes s’ils se réfèrent à la stratégie et à la discipline de l’Internationale. Lors du IIe congrès de Russie des peuples d’Orient, Lénine peut ainsi affirmer aux représentants de peuples où le prolétariat existe à peine à titre embryonnaire que « grâce aux organisations communistes d’Orient qu’ils représentent, ils sont en contact avec le prolétariat révolutionnaire d’avant-garde ».

En raison de cette conception du caractère international du capitalisme à l’époque de l’impérialisme et du niveau international de structuration des sujets théorique et pratique qui correspondent, Lénine voit la révolution comme un procès mondial dont toute crise révolutionnaire ne représente qu’un moment, affectant « le maillon le plus faible de la chaîne ». C’est ainsi que la révolution russe n’a pas vocation pour lui de s’enclore dans ses frontières, mais ne constitue que la première tête de pont de la révolution.

À l’époque de « l’actualité de la révolution », toute crise révolutionnaire est un moment de la révolution mondiale.

2. L’au-delà de la crise

L’articulation historique de la crise révolutionnaire est toujours envisageable sous l’angle double de la continuité et de la discontinuité. On pourrait dire qu’elle scande une discontinuité dans la structure des modes de production mais qu’elle reste le canal d’une continuité dans la mesure où les éléments de la formation sociale d’origine se trouvent réinvestis, après la révolution, dans la formation sociale suivante. En toute logique, il faut l’avouer.

De même que plusieurs modes de production se chevauchent dans la formation sociale capitaliste, de même plusieurs sont co-présents et enchevêtrés dans la formation sociale socialiste qui est typiquement une phase de transition.

Lénine est particulièrement conscient de cette situation et des problèmes qui en résultent : « Il est hors de doute qu’une certaine période de transition se situe entre le capitalisme et le communisme. Elle doit forcément réunir les traits ou particularités propres à ces deux structures économiques de la société. Cette période transitoire ne peut manquer d’être une phase de lutte entre l’agonie du capitalisme et la naissance du communisme ou, en d’autres termes : entre le capitalisme vaincu, mais non anéanti, et le communisme déjà né mais encore faible. » (43)

Dans la Maladie infantile, Lénine insiste à plusieurs reprises sur les attaques multiples et quotidiennes que subit la dictature du prolétariat de la part de toute la bourgeoisie qui se reconstitue dans les secteurs de petites productions et dont la résistance est « décuplée du fait de son renversement ». Il affirme encore « qu’il est mille fois plus facile de vaincre la grande bourgeoisie centralisée que de vaincre les millions et les millions de petits patrons qui par leur activité quotidienne, coutumière, invisible, insaisissable, dissolvante, réalisent les mêmes résultats qui restaurent la bourgeoisie ».

La lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est donc pas conclue par la crise révolutionnaire ; le seul critère qui marque le succès de la crise, et en fait un seuil historique, c’est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat et le maintien d’une politique au poste de commandement.

Seule la victoire de la révolution à l’échelle internationale peut assurer définitivement la victoire du prolétariat.

Il est à souligner à ce propos que le pouvoir prolétarien peut délibérément donner le commandement à l’économique et rechuter ainsi sur le terrain de la bourgeoisie. La politique de Staline l’illustre qui, s’engageant dans la construction du socialisme dans un seul pays, a choisi comme objectif prioritaire la compétition économique dans un monde dont la structure dominante demeure l’impérialisme. C’est encourir la nécessité vitale de trouver des débouchés et des marchés, de restaurer le profit et la rentabilité pour maintenir les capacités internationalement concurrentielles de l’économie nationale. C’est restaurer les critères économiques de la bourgeoisie et tenter de l’abattre sur son terrain au lieu d’approfondir la révolution par une lutte de tout instant contre les résurgences marginales de l’économie de marché, contre l’idéologie bourgeoise, aussi longtemps que la révolution n’a pas internationalement triomphé.

Conclusion : la crise révolutionnaire comme critère de périodisation

1. Continu et discontinu

La crise révolutionnaire apparaît donc comme le point nodal dans le processus international de la lutte des classes. Ainsi, la crise est-elle inaugurale d’une périodisation selon la conception traditionnelle de l’histoire que les concepts légués par Marx ne permettent pas de dépasser. Balibar indique que le concept de périodisation est le concept de la discontinuité dans la continuité, par lequel elles s’éclairent et s’expliquent l’une l’autre, de même que pour Bachelard le corpuscule et l’onde (le discontinu et le continu) « sont des moments différents de la mathématisation de l’expérience », « l’onde réglant la probabilité de présence de corpuscules ». La situation révolutionnaire engendrée par les contradictions de la formation sociale règle la probabilité de la crise révolutionnaire qui introduit une discontinuité dans la continuité et permet de scander le développement des formations sociales.

2. Diachronie et synchronie

Greimas souligne dans son article sur histoire et structure la difficulté d’intégrer la dimension temporelle dans les considérations relatives au mode d’existence des structures de signification ; il l’attribue à la non-pertinence de la dichotomie saussurienne de la diachronie et de la synchronie, l’axe chronique étant logiquement antérieur à ces deux aspects complémentaires de la temporalité. Mais cet axe commun sur lequel se découpe diachronie et synchronie ne suffit pas à les mettre en relation. Seule la parole, comme action répétitive du sujet sur la langue (synchronie), montre la voie de sa transformation. Elle suggère une solution possible sans l’élaborer.

Ainsi que pour l’articulation entre continu et discontinu, ainsi pour celle entre synchronie et diachronie, toute solution ramène à une médiation mal définie du sujet. Ainsi, Gustave Guillaume déduit-il une durée événementielle d’une durée universelle par le truchement d’un temps opératif, le présent, qui est le temps du sujet. Le présent est alors le point de chevauchement et de fusion du passé et de l’avenir, « l’image de l’opération par laquelle, incessamment, une parcelle de futur se résout en parcelle de passé » (44). La crise révolutionnaire est aussi à sa façon le présent où la double détermination de l’histoire se consume.

3. Histoire et structure

Comme le remarque Greimas, la seule durée ne paraît pas susceptible de servir de pont reliant l’histoire à la structure. Au demeurant, l’épistémologie moderne a révélé que le temps agit peut-être plus par répétition que par durée, que l’agent de la transformation est « l’action du rythme sur la structure ».

Lénine a cherché dans cette voie la solution pratique aux problèmes de la crise révolutionnaire. Le mérite lui revient d’avoir pris pied dans l’ordre du politique, que Marx avait indiqué, pour y constituer le sujet pratique de cette crise. Le mérite lui revient également d’avoir compris la crise comme le fil acéré où rien ne peut durablement nicher, comme l’instant rare où la pratique devient la vérité de la théorie qu’elle devance, où la classe ouvrière joue enfin son rôle historique provisoirement légué à un parti intérimaire. Enfin, lui revient le privilège unique d’avoir le premier fait de l’histoire le résultat de la volonté consciente des hommes. Marx avait annoncé cette ère nouvelle où les hommes armés de la théorie et de l’organisation ne se satisfont plus d’un rôle subi mais le prolongent et le complètent d’un projet choisi. Lénine l’a inaugurée en résolvant victorieusement la crise de 1917.

Pourtant l’image de la crise posée comme un rasoir auquel s’aiguise la vérité, sous la matière compacte de l’acier, illustre la fonction de la crise sans même en laisser entrevoir la nature. Balibar donne l’énoncé de ce problème : « L’intelligence du passage d’un mode de production à un autre ne peut jamais apparaître comme un hiatus irrationnel entre deux périodes qui sont soumises au fonctionnement d’une structure. La transition ne peut être un moment, si bref soit-il, de déstructuration. Elle est elle-même un mouvement soumis à une structure qu’il faut découvrir. » (45) Sous cette transition, Marx pose comme une évidence la structure invariante de la reproduction qui ne peut s’interrompre et qui prend une forme particulière dans chaque mode de production. Ainsi, la transition ne peut se réduire à un « saut qualitatif » ; d’avoir distingué dans le concept de reproduction la reproduction des marchandises qui continue et la reproduction des rapports sociaux, conditions de perpétuation du système (qui sont précisément abolies dans la crise), apporte un élément de solution sans permettre de conclure. Le dédoublement du concept de reproduction ne peut suppléer la construction du concept de passage.

D’être la rupture inaugurale dans l’ordre nouveau dont est porteur le prolétariat mondial ne suffit pas pour élaborer la théorie et les lois de la crise révolutionnaire. Au seuil de ce problème s’arrête la notion léniniste de crise révolutionnaire, au seuil même de son propre concept. ■

* Daniel Bensaïd (1946-2010), militant et philosophe, a été un des fondateurs de la Ligue communiste (section française de la IVe Internationale), membre du secrétariat unifié de la IVe Internationale. Pour une plus ample présentation, on peut se reporter à Inprecor n° 558/559 de février-mars 2010 et surtout consulter le site Daniel Bensaïd (http://danielbensaid.org), où on peut trouver de très nombreux écrits passionnants de Daniel, dont des inédits. Notons qu’une série d’études écrites sur Octobre 1917 par Daniel Bensaïd au fil des décennies vient de paraître : Octobre 17 – La Révolution trahie, un retour critique sur la Révolution russe (Lignes, Paris 2017, 188 pages, 17,00 €) – à lire absolument ! Et aussi que son livre Moi, la Révolution, a été réédité en septembre 2017 par les éditions Don Quichotte, avec une préface d’Arlette Farge (Don Quichotte, Paris 2017, 352 pages, 20,00 €). Nous reproduisons ici – et nous remercions Sophie Bensaïd pour l’autorisation de le reproduire – son Mémoire de maîtrise (philosophie), soutenu sous la direction d’Henri Lefebvre à l’université de Nanterre en octobre 1968, qui n’a pas été publié mais qu’on peut consulter sur le site Daniel Bensaïd (http://danielbensaid.org/La-notion-de-crise-revolutionnaire#nh29). En 2001 ou 2002 Daniel Bensaïd a écrit pour ses archives personnelles un Retour sur le mémoire de maîtrise (http://danielbensaid.org/Retour-sur-le-memoire-de-maitrise) qu’il conclut ainsi : « Rédigé dans le feu de l’événement, ce mémoire de maîtrise a fourni la matière d’interventions directement polémiques dans les débats passionnés de l’automne 1968 et de l’année 1969, pendant lesquels les différents courants de la gauche extraparlementaire s’efforçaient de définir leur fidélité à l’événement [en note : Il a fait l’objet, dans une version adaptée et partielle, cosignée avec Samy Naïr, d’un article de la revue Partisans, octobre 1968]. J’ai eu la surprise de constater que, plus de trente ans plus tard, la discussion sur les philosophies de la résistance et de l’événement, dans le contexte de la restauration libérale, me ramenait aux mêmes interrogations sur la notion de crise stratégique. C’est même la question centrale de Résistances, Essai de taupologie générale [en note : Fayard, 2001]. » Nous avons gardé les notes de Daniel Bensaïd, telles qu’il les a numérotées. Les notes de la rédaction sont annoncées par des astérisques (*).

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine

Notes

30. Rosanna Rossanda, « Les étudiants comme sujet politique », les Temps modernes, août 1968, p. 2.

31. Arthur Rosenberg, Histoire du bolchevisme, Grasset 1967.

32. Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, p. 69.

33. Lénine, Que faire ?, Points Politique, Le Seuil, 1966.

34. Lénine, op. cit., Un pas en avant, deux pas en arrière, tome VII, p. 278.

35. Georg Luckacs, Lénine, p. 48 [souligné par l’auteur], EDI Paris 1965.

36. Lénine, op. cit., tome VII, p. 287.

37. Lénine, op. cit., la Maladie infantile, tome XXXI, pp. 91-92.

* Dans son Retour sur le mémoire de maîtrise, Daniel Bensaïd commente ainsi cette citation de Lénine : « Cultiver tous les terrains et rester à l’affût des issues les plus imprévisibles ! Contre l’esprit étroit d’un ouvriérisme borné et contre la fausse humilité d’un populisme voué à “servir le peuple”, c’était parole d’or. Nous nous le tenions pour dit et, à la mesure de nos moyens, nous nous efforcions de suivre cette recommandation. »

38. Lénine, op. cit., « Le parti révolutionnaire et le révolutionnarisme sans parti », tome X, p. 75.

39. Lénine, op. cit., tome V, p. 436.

40. Lénine, op. cit., tome I, p. 138 ou p. 188.

41. Lénine, op. cit., tome VIII, p. 511.

42. Lénine, op. cit., tome XXI, p. 95.

43. Lénine, op. cit., tome XXXI, pp. 96-97.

44. Gustave Guillaume, Langage et science du langage, p. 199.

45. Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, op. cit., tome II, p. 277.

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