Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017

ÉTATS-UNIS

L'ascension du trumpisme qui voudrait devenir un bonapartisme

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Barry Sheppard *

© Gage Skidmore

© Gage Skidmore

1er janvier 2017

Une des caractéristiques de la récente campagne électorale présidentielle, ce furent les divisions profondes au sein des deux partis politiques dominants, Démocrate et Républicain. Cela s’ajoutait à l’impasse au Congrès entre les deux partis du capitalisme. Sans oublier que le pays est très polarisé sur des questions de « race », de l’économie et bien d’autres.

Il faut remarquer également qu’il n’existe pas et qu’il n’a jamais existé un parti de masse du prolétariat, qui aurait pu défendre une alternative.

Donald Trump est apparu – puis a été élu – comme l’homme fort qui va reprendre en main les choses et les remettre à leur place, mais la manière dont il va le faire exactement reste ouverte.

Synthèse et articles Inprecor

L’arrière-fond de ce désarroi dans la politique de la classe dominante, c’est la Grande récession de 2007-2008 avec le sauvetage par le budget fédéral des institutions financières et de l’industrie automobile, alors que la masse des travailleurs était frappée par le chômage élevé, les saisies de logements, les baisses de salaires, etc. Dans le lent rétablissement économique au cours des huit années suivantes, les profits ont augmenté, mais pas le niveau de vie de la classe ouvrière. 95 % des foyers n’ont pas vu leurs revenus remonter au niveau de 2007. L’inégalité dans la distribution de la richesse et des revenus s’est accrue.

Ces huit années correspondent aux années de l’administration Obama. Durant ces huit années, cette administration a fait peu de chose pour contrer cette réalité. En fait, quand les Républicains ont récupéré le contrôle de la Chambre des représentants en 2010, pour virer durement à droite, les Démocrates ont été tirés à droite dans leur sillage, juste un peu moins à droite, et ils ont donné leur accord à de grandes coupes budgétaires dans les programmes sociaux.

Des candidatures anti-establishment

L’establishment Démocrate et Républicain a été peu attentif au désespoir et à la colère croissante dans toute la classe ouvrière, Noirs, Blancs, Latinos, Asiatiques, et autres. Au sein de la classe moyenne, nombreux ont craint d’être poussés vers le bas dans la classe ouvrière, ou y sont déjà. Les deux candidats qui ont fait campagne contre l’establishment, Bernie Sanders chez les Démocrates et Donald Trump chez les Républicains, ont profité de cette colère.

Le démagogue Trump a promis de ramener des emplois bien payés, en avançant peu de propositions réelles. Il a accusé d’autres pays, particulièrement le Mexique et la Chine, pays à très bas salaires dans lesquels les entreprises étatsuniennes sous-traitent les éléments de leur production à forte intensité de main-d’œuvre. Il a juré d’employer les tarifs douaniers pour s’y opposer. Il a combiné cette position nationaliste avec la stigmatisation raciste – utilisant la rhétorique du bouc émissaire – des Noirs, des Latinos et des immigrés, en les rendant coupables de la perte d’emplois des ouvriers blancs.

La campagne et les débats pour les élections primaires du Parti républicain ont vu Donald Trump enfoncer ses opposants de l’establishment républicain en faisant usage de dénigrements et d’insultes sans précédent. Son argument principal, qu’il a répété sans cesse, était qu’un homme fort devait se charger du gouvernement et tout changer. Et qu’il était, lui, cet homme fort, par opposition aux « perdants » qu’étaient ses rivaux. Qu’il était le candidat « de la loi et de l’ordre » et que, s’il était élu, il emploierait son pouvoir pour transformer le gouvernement.

Ce faisant, Trump s’est emparé du Parti républicain qui lui est désormais tout dévoué. La plupart des Républicains au Congrès, mis à part quelques vieilles gloires officielles qui bêlent dans les marges, sont tellement à droite que Trump leur va comme un gant. Qui plus est, quelles que soient les divergences qu’ils puissent avoir avec lui, elles sont surpassées par la conscience qu’ils ont qu’ils s’élèveront ou tomberont avec lui.

Chez les Démocrates, les primaires se sont vite réduites à deux candidats, Hillary Clinton et Bernie Sanders. Hillary Clinton était le choix de l’establishment démocrate et a fait campagne ainsi. Sanders, lui, a fait campagne comme l’opposant au 1 % de super-riches, proposant des mesures pour améliorer le sort des travailleurs, en se présentant comme un socialiste démocrate. Ses propositions comprenaient une hausse du salaire minimum à 15 dollars l’heure, le remplacement de l’Obamacare, basé sur les compagnies d’assurances, par une assurance maladie nationale pour tous, la gratuité de l’accès aux collèges et universités publiques des États et d’autres propositions.

À la surprise de l’establisment démocrate, sa campagne a pris chez les travailleurs et chez les jeunes, y compris chez les jeunes noirs. Pour la plupart des personnes de moins de 25 ans, leur formation politique a eu lieu durant les années qui ont suivi la Grande récession de 2007-2008. Bernie Sanders a tenu de grands et enthousiastes meetings de masse, à la différence des modestes manifestations de la campagne de Hillary Clinton. L’establishment a fait bloc autour d’Hillary Clinton pour discréditer Bernie Sanders comme l’ont révélé les documents publiés par WikiLeaks. Hillary Clinton a aussi été aidée par la base traditionnelle des Démocrates chez les Noirs plus âgés.

Bernie Sanders a perdu, puis a fait campagne pour Hillary Clinton. Le talon d’Achille de la campagne Sanders et de la suite, c’est qu’il soutenait le Parti démocrate, cherchant à le réformer et non à construire un nouveau parti (social-démocrate) opposé à cette citadelle de la classe dominante capitaliste qu’est le Parti démocrate.

Durant la campagne qui a suivi les conventions des deux partis, aussi bien Hillary Clinton que Donald Trump étaient évalués négativement par la majorité de la population. Donald Trump a fait campagne en tant que candidat anti-establishment, contre la candidate de l’establishment – Hilary Clinton. Finalement, bien que Clinton ait remporté la majorité des suffrages, c’est Trump qui a obtenu la majorité du Collège électoral pour émerger après sa victoire comme l’homme fort qui allait modifier le gouvernement à son image.

La base électorale de Trump

La base électorale de Trump se situe parmi les éléments ouvertement racistes des classes moyenne et ouvrière blanches. Ils se sont rassemblés autour de ses attaques racistes contre les Mexicains et les immigrés latinos, de sa menace de « résoudre » le problème du mouvement Black Lives Matter et des communautés noires en général par encore plus de présence policière et de répression, de ses propositions d’interdire aux musulmans d’entrer dans le pays et d’instituer une liste de surveillance de tous les musulmans vivant dans le pays, y compris ceux ayant la nationalité, et de ses allusions antisémites.

Ses attaques contre les femmes sur leur physique, puis sa justification de s’être vanté de ses agressions sexuelles, ont aussi été applaudies.

Toutes les attaques de cette sorte lors de ses meetings, qui devenaient de plus en plus massifs, ont été célébrées par de bruyants applaudissements et des slogans scandés en chœur, comme l’ont été ses incitations à la violence contre tout protestataire présent. Ses attaques contre Hillary Clinton étaient saluées aux cris de « Mettez-la en prison ! Mettez-la en prison ! ».

Il est important de noter que les racistes déclarés sont une minorité parmi les Blancs de toutes les classes sociales, mais une minorité significative. Mais c’est une majorité parmi les Blancs de l’ancienne Confédération esclavagiste des États du Sud. Cela est enraciné dans toute l’histoire des États-Unis depuis l’époque de l’esclavage jusqu’à l’actuel racisme structurel et institutionnalisé sur lequel Black Lives Matter a braqué un projecteur.

Depuis les années 1970, les Républicains ont été vus en général comme le parti des Blancs.

Tous, ni même la plupart de celles et ceux qui ont voté pour Trump, ne sont pas des racistes déclarés. Beaucoup espèrent naïvement que Trump va forcer le système à ramener des bons emplois. Mais ils étaient prêts à mettre de côté le racisme déclaré de Trump, sa misogynie et ses brutales intimidations, pour voter pour lui. En tant que Blancs et Blanches, elles et ils craignaient aussi, même inconsciemment, d’être rabaissés jusqu’au niveau des peuples de couleur.

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Trump peut compter non seulement sur le contrôle par les Républicains des deux chambres du Congrès, mais aussi des deux tiers des Parlements des États. Ceux-ci appliquent déjà certaines de ses propositions, et ont engagé des attaques contre les syndicats, les droits de vote, les droits des femmes, etc. Ils ne seront qu’encore plus enhardis par l’élection de Trump.

Trump hérite également de beaucoup d’aspects de l’État fort des administrations passées, tant démocrates que républicaines. L’espionnage électronique tentaculaire par la NSA (National Security Agency) de tous les Américains et d’une grande partie du monde est désormais dans ses mains, comme le sont la CIA, le FBI et toutes les agences semblables comme le NCIS (le Service d’investigation criminelle de la marine), rendu célèbre par la série télé du même nom. Depuis plus d’un demi-siècle, la guerre a été la prérogative des présidents. Il va être le commandant en chef de la plus formidable machine militaire que le monde ait jamais vu.

À quoi va ressembler le régime Trump ?

Ses choix pour son cabinet et d’autres postes en donnent un aperçu. Mais ce qui est également important est la façon dont ces choix ont été faits.

Dans sa cour de la Trump Tower à New York, il a pendant toutes ces semaines reçu un grand nombre de personnes pour des entretiens privés, prétendument pour examiner un large éventail de candidats et d’opinions. C’est devenu un cirque médiatique quotidien de spéculation sur ses intentions. Il a même reçu des personnages de l’establishment républicain, comme Mitt Romney qui avait refusé de faire campagne pour lui. Même s’il a qualifié le changement climatique de canular chinois, il a reçu le démocrate Al Gore, qui s’est positionné depuis des années en porte-parole de la nécessité de stopper le réchauffement climatique.

Beaucoup dans les grands médias sont tombés dans le piège de tout cela et ont dit que Trump était peut-être en train de changer. Mais en réalité, tous ceux qui sont venus parler avec Trump se courbaient devant lui comme des suppliants aux pieds d’un roi ou d’un pape, capitulant devant lui comme de loyaux sujets. Le résultat fut de l’exalter davantage en tant qu’autocrate aux commandes, celui qui promeut et détruit ceux qui l’entourent. Nous devons garder à l’esprit que cette parade faisait apparaître certains comme « touchés par le saint-esprit », selon le bon vouloir de Trump, et donc entièrement dévoués à lui.

Cela dit, ses choix sont révélateurs. Beaucoup ont remarqué que le cabinet gouvernemental qu’il a réuni est largement composé de milliardaires et de multimillionnaires, qui ensemble totalisent une fortune de plus de 9,5 milliards de dollars. Des postes clés vont être occupés par des généraux, des banquiers, des seigneurs des combustibles fossiles, des autoritaires et des racistes.

Un choix avait été fait avant l’élection, celui du nouveau vice-président, Mike Pence. Il vient des chrétiens ultra-évangélistes blancs qui pour la première fois ont donc un des leurs à la Maison Blanche, même s’il retournera coucher chaque soir dans une autre résidence. Comme membre du Congrès, il s’est opposé au financement fédéral des traitements anti-VIH si le gouvernement ne finançait pas également des programmes contre l’homosexualité. Il s’est opposé à l’autorisation accordée aux gays d’entrer dans les forces armées. Il déclare : « J’attends le jour où Roe vs. Wade (le jugement de la Cour suprême qui a légalisé l’avortement) sera jeté à la poubelle de l’histoire. » Comme gouverneur de l’Indiana, il a signé une des lois anti-avortement les plus restrictives aux États-Unis. Il est également contre l’immigration, soutient les écoles chrétiennes contre les écoles publiques, nie le changement climatique, et tout à l’avenant.

Voici quelques courtes descriptions des autres choix de Trump (et on pourrait en dire encore beaucoup plus) :

• Le procureur général choisi par Trump, Jeff Sessions, un raciste de l’Alabama, sera chargé de mettre en œuvre « la loi et l’ordre » de Trump à l’intérieur du pays. Comme Trump, il soutient la police contre le mouvement Black Lives Matter, appuie la « guerre contre les drogues » et l’incarcération de masse, et il sera dur avec les immigrés. Il pourrait employer sa fonction pour sévir contre les opposants.

• Jeff Sessions sera assisté par le général à la retraite John Kelly pour diriger la Homeland Security, département de la Sécurité intérieure. Il aidera Trump à réaliser des déportations massives et, comme Trump, il accuse les immigrés d’introduire aux États-Unis des drogues et des terroristes.

Steve Bannon sera le principal conseiller de Trump. Il est connu comme l’ancien propriétaire de Breitbart News dont lui-même a déclaré que c’était la voix de la « droite alternative » (« alt-right »), un euphémisme pour désigner les suprématistes blancs. Mais ce qui est moins connu, c’est son plaidoyer pour une présidence autoritaire.

• Le conseiller pour la sécurité nationale sera le lieutenant-général à la retraite Michael Flynn. Il attaque l’islam en tant que religion, déclare que « craindre les musulmans » est « rationnel », affirme que l’Iran est la plus grande menace pour les États-Unis, et que la charia ne cesse de progresser aux États-Unis, etc.

• Le secrétaire à la Défense de Trump est le général à la retraite James Mattis, dit « Chien fou », qui fut commandant central lors des guerres des États-Unis contre l’Afghanistan et l’Irak qui ont détruit les deux pays. Il est connu pour avoir « plaisanté » que c’était « amusant » de tuer des Afghans qui résistaient à l’invasion par les États-Unis.

• Pour diriger les départements du Trésor et du Commerce, Trump a choisi Steven Mnuchin et Wilbur Ross, deux milliardaires à la tête de fonds spéculatifs (hedge funds) qui ont immensément profité des saisies d’hypothèques durant la Grande récession.

• Comme secrétaire d’État, Trump propose le PDG d’Exxon, Rex Tillerson, un négationniste du changement climatique (pour user d’un euphémisme) dont le savoir-faire international est limité aux vastes propriétés d’Exxon à travers le monde, qu’il pourra favoriser grâce à sa nouvelle fonction.

Il y a une série de nominations pour diriger des agences que ces personnages cherchent à affaiblir ou détruire. Elles comprennent :

Ryan Zinke, secrétaire à l’Intérieur, responsable de gérer les terres et les eaux fédérales à travers le pays. C’est un ancien commandant des plongeurs de combat de la marine et, comme congressiste du Montana, il a proposé d’éviscérer les lois protégeant les terres et les eaux publiques.

Rick Perry, secrétaire à l’Énergie. Il a proposé d’abolir ce département (ainsi que l’Agence de protection de l’environnement – EPA). C’est un ancien gouverneur du Texas étroitement lié aux géants des combustibles fossiles. Et un négationniste du changement climatique.

• Secrétaire au Travail, Andrew Puzder, qui est à la tête d’une grande chaîne de fast-food. Il est opposé aux syndicats, contre un salaire minimum et contre les règlements de l’industrie. Il est connu pour ses attaques contre le Département du travail (dont il va prendre la direction), qu’il a toujours accusé d’être favorable aux travailleurs. Il n’a rien de commun avec « le travail ».

Scott Pruit pour l’Agence de protection de l’environnement/EPA, un proche allié des magnats des combustibles fossiles. Il rejette les données scientifiques du changement climatique et a construit sa carrière en combattant les réglementations protégeant l’environnement. Trump déclare que l’EPA a « trop longtemps dépensé les dollars du contribuable pour un programme anti-énergie hors de tout contrôle qui a détruit des millions d’emplois » et que Scott Pruit « va inverser cette tendance ».

Ben Carson pour le Département du logement. Ce millionnaire est un neurochirurgien qui ne connaît rien au logement. Il est opposé aux programmes pour aider les propriétaires de leur logement, tout particulièrement ceux qui ont des revenus faibles. En général, il pense que les problèmes de celles et ceux qui ont des bas revenus sont leur propre faute.

Betsy DeVos, secrétaire à l’Enseignement. Elle est opposée aux écoles publiques et soutient les programmes de privatisation, les écoles privées chrétiennes et a impulsé ce programme au Michigan. Elle vient aussi d’une famille de milliardaires et son frère Erik Prince fut un des fondateurs de l’armée bien connue de mercenaires Blackwater USA, engagée par l’armée étatsunienne pour faire le sale boulot et les assassinats en Irak.

Tom Rice, membre de la Chambre des représentants pour la Géorgie, dirigera le Département de la santé et des services à la personne. Il a mené une croisade contre l’Obamacare (déclarant que c’était de la médecine socialisée) et va aider à la renverser pour la remplacer par quelque chose d’encore pire.

Voilà quelques-unes des personnes dont Trump s’est entouré. Ce qu’il va mettre en avant, ce sont les positions qu’ils et elles défendent. Jusqu’où il pourra aller avec ce programme dépendra de l’opposition qu’il va susciter.

Ce que Trump va faire certainement

D’abord, il sera le candidat de la « loi et l’ordre ». Il accroîtra les pouvoirs de la police pour maintenir un couvercle sur les communautés noires et latinos. Il n’y aura plus de contrôle fédéral (déjà bien faible) de la violence policière dans ces communautés. Il n’y aura pas de recul dans la « guerre contre les drogues », ou les incarcérations de masse, mais bien une intensification. Les actions des prisons privées ont bondi à la Bourse suite à l’élection de Trump. Il y aura encore plus de militarisation de la police.

Il va accroître le contrôle, déjà imposant, de la frontière avec le Mexique, mais pas celle avec le Canada. Les déportations massives réalisées par le « déporteur en chef » Obama vont être accrues fortement.

Les dépenses militaires vont augmenter significativement. L’arsenal étatsunien d’armes nucléaires – déjà en train d’être « modernisé » par Obama au prix d’environ un billion de dollars – va être accru.

Sous une forme ou une autre, il va empêcher la plupart des musulmans d’immigrer aux États-Unis, y compris les millions de réfugié.e.s désespérés des guerres de Washington contre les pays arabes.

De grandes baisses d’impôts pour les riches sont certaines. Les réglementations touchant les sociétés financières seront allégées. Celles touchant les grandes compagnies du pétrole, charbon, et du gaz naturel, y compris la fracturation hydraulique, seront abolies ou vidées de leurs effets (c’est là le réel contenu du déni par Trump du changement climatique), de même que les réglementations d’autres industries, y compris les banques et autres intérêts financiers. Se réjouissant d’avance, la Bourse s’est envolée après l’élection de Trump.

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Trump et le Congrès républicain vont légiférer pour abroger l’Obamacare, mais ce qu’ils vont mettre à la place est incertain. Tant Trump lui-même que les politiciens républicains craignent un contrecoup si trop de gens perdent quelque chose de leur assurance maladie ou voient augmenter rapidement les coûts.

Trump va désigner un candidat pour occuper le siège vacant à la Cour suprême qui donnera sa voix pour abroger le verdict Roe vs. Wade, qui avait légalisé l’avortement. Ce nouveau juge servira également à soutenir Trump s’il rencontre des problèmes légaux, ce qui est probable. Les États seront encouragés à édicter plus de restrictions au droit à l’avortement.

Ce qu’il va probablement faire

En plus d’augmenter les dépenses militaires, Trump projette des grands travaux d’infrastructure. Cette perspective a également été un facteur de la hausse à la Bourse. Mais ses propositions pour le financement possible de ces grands travaux sont contradictoires et le Congrès républicain a toujours été réticent à voter de telles dépenses.

L’Agence pour la protection de l’environnement, en plus de soutenir les « dix grandes » propositions de Trump pour l’énergie, va couper dans d’autres réglementations pour l’environnement et rendre probablement l’agence elle-même sans pertinence. Les règlements des conditions du travail vont probablement souffrir également.

Trump va probablement augmenter les droits de douane frappant les importations, en ciblant tout particulièrement la Chine. Le business avec la Russie va probablement s’améliorer. Mais il va suivre un programme général protectionniste et nationaliste en économie.

Tout au long de sa campagne, Trump a attaqué constamment les grands médias, les qualifiant de « racaille », voire pire. Il va continuer de le faire, car il essaie de les domestiquer, comme il y a déjà réussi. Il tiendra peu de conférences de presse et continuera d’employer Tweeter et d’autres méthodes pour passer par-dessus la tête des journalistes. Il veut modifier les lois sur la diffamation pour faciliter les poursuites contre des individus et la presse qui « calomnient » les personnalités publiques comme lui-même, ce qui est difficile actuellement.

Il va attaquer les droits démocratiques en général, ce qui est déjà en chantier dans les États gouvernés par les Républicains. Comment cela peut marcher reste à voir, mais nous pouvons nous attendre à plus de restrictions du droit de réunion et de manifestation, et à plus de violences policières à ces occasions.

Concernant la politique étrangère, beaucoup reste à voir. Rex Tillerson, désigné secrétaire d’État, est un ami du très conservateur et très autoritaire président russe, Vladimir Poutine. La promesse de campagne de Trump de déclasser l’OTAN pourrait être oubliée, ou peut-être pas.

Les promesses de Trump de mener une guerre commerciale contre la Chine ont reçu une impulsion quand il a nommé Peter Navarro comme son gourou du commerce à la Maison Blanche. Navarro est connu pour ses vues extrêmes contre le commerce avec la Chine, qui selon le Financial Times impliquent de « déchirer le livre des règles » à propos de la « relation économique bilatérale la plus importante du monde ». Cela peut déboucher sur une fissure plus profonde entre la Chine et les États-Unis dans tous les domaines.

Nous savons que la désignation de David Friedman comme ambassadeur en Israël arrache à Washington sa feuille de vigne de la « solution de deux États ». Friedman a des liens étroits avec les colons israéliens en Cisjordanie, il est opposé à tout État palestinien – même un État dénué de forces armées dont les frontières et la politique étrangère sont contrôlées par Israël, la proposition d’un « État » palestinien faite par Washington. Il est pour l’annexion de la Cisjordanie. Trump déclare qu’il va déplacer l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem, ratifiant ainsi la prétention d’Israël à la totalité de cette ville.

Rien d’étonnant donc à ce que Netanyahou se réjouisse de « travailler avec » Trump et qu’il ait poursuivi l’implantation de nouvelles colonies à toute vapeur.

Quelle sera la nature du nouveau régime Trump ?

Certains dans la gauche libérale et aussi quelques socialistes ont souligné le racisme de Trump, sa misogynie, son autoritarisme, ses prétentions démagogiques de soutenir les travailleurs et ses positions antidémocratiques, pour affirmer qu’il est un fasciste.

C’est tout à fait faux. Le fascisme est un mouvement de masse, organisé et même armé, prêt à combattre le mouvement ouvrier (partis et syndicats) dans les rues avant de prendre le pouvoir, de l’écraser par une violence massive après avoir pris le pouvoir, et d’établir pour cela un État totalitaire. La classe dominante capitaliste ne recourt pas à cette solution extrême tant que sa domination n’a pas été menacée par les travailleurs. Il n’existe pas une telle menace aux États-Unis aujourd’hui, pour le moins.

Le fascisme est une affaire sérieuse et employer ce terme sans réfléchir le rend moins grave. Trotski, quand il mettait en garde le mouvement ouvrier allemand contre le danger du nazisme montant, disait que le fascisme allemand, basé sur une économie plus développée, ferait apparaître le fascisme italien comme un pique-nique sur l’herbe. Un fascisme étatsunien ferait apparaître l’hitlérisme comme une version moins pire.

C’est vrai que des groupes nationalistes blancs, qui ont une mentalité fasciste, ont rejoint la campagne de Trump. Ils se vantent ouvertement qu’il a rendu leur message plus acceptable et qu’ils ont pu croître grâce à cela. Mais ils sont encore petits, fragmentés et incapables de s’unir derrière un leader. La nomination de Bannon est significative surtout parce qu’il va être le principal conseiller de Trump, mais c’est aussi un os à ronger lancé à la « droite alternative ».

Alors comment caractériser le phénomène Trump ? À cet égard, il est utile de rappeler l’analyse qu’avait faite Marx du régime de Louis Bonaparte, qui prit le pouvoir en 1851 en France par un coup d’État militaire, tira le rideau sur la Révolution de 1848 et établit un gouvernement autoritaire qui dura vingt ans. Marx citait Victor Hugo qui appelait Louis Bonaparte « Napoléon le Petit ». Effectivement, en comparaison avec son oncle fameux, Louis était une médiocrité, comme Trump. Marx le traitait de « nullité insipide ».

Mais alors comment Louis Bonaparte prit-il le pouvoir ? Ce fut dans le contexte de l’incapacité des partis bourgeois querelleurs d’arriver à suffisamment d’accord entre eux et entre leurs diverses fractions internes pour réussir à gouverner effectivement. En plus, le mouvement ouvrier était en retraite, après avoir subi une importante défaite. Un vide du pouvoir s’était créé dans lequel Louis Bonaparte avait sauté, en promettant d’être l’homme fort qui prendrait les choses en main et les mettrait en ordre.

Louis Bonaparte promit un programme massif de travaux publics pour développer l’industrie, comme Trump. Il était personnellement corrompu, comme Trump, et il n’y a pas de doutes que Trump va utiliser sa charge pour améliorer son nid et celui de ses enfants, comme ceux de ses copains capitalistes, comme Louis Bonaparte le fit. Louis avait le soutien de la police – presque toutes les associations de policiers (abusivement appelées syndicats) aux États-Unis ont fait campagne pour Trump, tout comme une grande partie de la caste des officiers des forces armées.

Louis avait des liens étroits avec la pègre. Trump et son père étaient des requins de l’immobilier à New York, avec des liens étroits avec le crime organisé, ce qui était d’ailleurs une nécessité pour des promoteurs immobiliers dans cette ville.

Aucune analogie historique n’est jamais parfaite, et les États-Unis en 2016-2017 ne sont pas la France de 1851. Mais il y a des ressemblances manifestes avec l’ascension du médiocre Trump. Il n’a pas encore pris tout le pouvoir dans ses mains, avec une façade de démocratie bourgeoise, comme l’avait fait Louis Bonaparte et il est possible qu’il ne l’aura jamais. Pour le moment il ressemble plutôt à l’astucieux manœuvrier qu’était Louis Bonaparte avant son coup d’État. Je caractériserais Donald Trump aujourd’hui comme un qui « aimerait bien » être Bonaparte.

Mais un élément rend la situation aux États-Unis très différente de celle de la France de 1851, c’est ce que nous allons avoir , quelque chose de bien plus dangereux que le régime dictatorial de Louis Bonaparte. C’est la puissance absolue des États-Unis dans le monde d’aujourd’hui, le pouvoir, économique, policier et politique de la classe capitaliste des États-Unis. Le danger sera encore pire si Trump consolide autour de sa personne une domination ressemblant au bonapartisme.

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Qu’est ce qui peut l’empêcher de réaliser cette ambition ? Louis Bonaparte est arrivé sur une vague de boom économique pour toute une période après la découverte de grands gisements d’or en Californie et en Australie. Il commença à perdre des appuis quand cette période de prospérité faiblit. Et il fut renversé quand l’Allemagne mit en déroute ses armées dans la guerre franco-prussienne de 1870, qui conduisit à la Commune de Paris.

Il apparaît aujourd’hui que Trump va hériter d’une économie connaissant une croissance modeste. Dans tous les cas, il va jouir d’une période de « lune de miel » qui lui concédera le bénéfice du doute qu’il pourrait éventuellement améliorer la vie des travailleurs. Mais étant donné l’expérience de la Grande récession de 2007-2008 et les huit dernières années ainsi que la situation de l’économie mondiale aujourd’hui, il est probable qu’il y aura une autre crise économique au cours de l’administration Trump. En conséquence, les travailleuses et travailleurs qui ont voté pour lui pourront se sentir trahis, ce qui minera le soutien dont il peut disposer.

Des secteurs de la classe dominante, exaspérés par ses politiques téméraires, peuvent-ils se retourner contre lui à un certain moment ?

La classe ouvrière organisée est faible, en taille, en force, et manque de direction, mais on peut espérer qu’elle ne va pas faire confiance aux Démocrates mais à sa propre force pour faire obstacle à Trump et aux attaques continuelles des Républicains contre les syndicats. Ce ne sera pas facile pour Trump de mettre à exécution les attaques qu’il projette contre deux populations importantes et principalement prolétariennes, les Afro-Américains et les Latinos, qui vont probablement se défendre. Les femmes, les Amérindiens, les écologistes, les défenseurs des libertés civiles et d’autres vont résister. C’est sur ces forces que nous devons compter. ■

* Barry Sheppard est militant de l’organisation socialiste, féministe, antiraciste Solidarity aux États-Unis. Il a été un dirigeant du Socialist Workers Party lorsque cette organisation était en lien avec la IVe Internationale. Cet article a été publié par Links – international journal of socialist renewel (http://links.org.au) et, en traduction française par la revue électronique suisse À l’Encontre (http://alencontre.org/l). Nous avons revu la traduction d’À l’Encontre.

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