Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

ÉTATS-UNIS

51 pour cent de perdants

Matt Karp *

Les élections de mi-mandat ont donné un coup de pouce au Parti démocrate. Mais leur politique de classe est une impasse : nous avons désespérément besoin d’une révolution politique guidée par les besoins et les aspirations de la classe ouvrière multiraciale.

Ces élections ont produit une gamme de résultats aussi vaste, magnifique et idiote que l’Amérique elle-même. Un simple coup d’œil aux résultats électoraux des États suggère que des impulsions opposées sont à l’œuvre dans notre société confuse : l'Idaho a élargi le Medicaid, la Louisiane a abrogé les règles du jury de l’époque de Jim Crow (1), et le Missouri a relevé le salaire minimum, mais Washington a rejeté une taxe sur le carbone (2), le Colorado a refusé de réglementer davantage la fracturation (l’exploitation des gaz de schiste) et la Californie a écrasé une loi sur le contrôle des loyers. En même temps, la Floride a voté pour rétablir le droit de vote des ex-détenus, mais a entravé son gouvernement, déjà dysfonctionnel, en instituant une super-majorité législative nécessaire pour toute augmentation des impôts.

Synthèse

L’histoire politique nationale n’est pas différente. Les Démocrates ont obtenu une faible majorité à la Chambre et une poignée de gouverneurs, mais les Républicains ont renforcé leur emprise sur le Sénat. Une nouvelle passionnante génération de législateurs de gauche a été élue, mais certains des candidats les plus dynamiques du pays ont (probablement) été battus par des larbins trumpistes, des valets de l’industrie et des laquais néolibéraux. Scott Walker a perdu, mais Ted Cruz (3) a gagné : c’était une nuit de ce genre.

La réaction des médias face à cette salade a révélé la double face du libéralisme (4) démocrate contemporain. Des commentateurs s’en sont pris aux Américains ordinaires, coupables d’avoir échoué à « répudier » Donald Trump avec suffisamment d’appétit. Par exemple, Sarah Kendzior (5) a déclaré : « Si les midterms étaient une mise à l’épreuve du caractère du pays, les Américains ont failli ». Les Démocrates ont peut-être raflé quelques sièges au Congrès, mais le cauchemar Trump demeure, et avec lui la frénésie de honte, de dégoût, et d’hostilité envers le gouvernement qui sature les commentaires libéraux depuis novembre 2016.

Au même moment, une brigade parallèle d’analystes libéraux arriva pour revendiquer une victoire triomphale du processus électoral. Le New Yorker a annoncé : « Ne vous y trompez pas, les élections de mi-mandat ont été une victoire des Démocrates. » En récupérant certains des États du Midwest, perdus par Hillary Clinton, tout en pénétrant dans le New South, les Démocrates ont tenté de montrer qu’on pourrait leur faire confiance pour résister à la démagogie « populiste » de Trump. Reprendre la Chambre, a déclaré Nancy Pelosi lors de la soirée électorale, signifiait « restaurer l’équilibre des pouvoirs de la Constitution face à l’administration Trump ».

Tous ces commentaires sont un discours d’un style particulier qu’on pourrait appeler institutionnalisme apocalyptique. Vue sous cet angle, l’effrayante marche du fascisme ne pourrait être arrêtée que par le Comité démocrate de campagne pour le Congrès, par l’appareil de contre-espionnage américain et, peut-être, par une foudroyante condamnation sur les médias sociaux de ceux qui n’ont pas voté. Le dimanche avant les élections, dans un beau quartier de maisons brownstone à Brooklyn, j’ai vu un homme arpenter les rues, exhortant les coureurs du marathon de New York pour qu’ils sauvent la République en votant pour Andrew Cuomo (6).

Mais quand vient le temps de comprendre l’élection, les deux facettes de la sagesse libérale ont tort : dans le langage de ce libéralisme de plus en plus évangélique, les élections de mi-mandat n’étaient ni une confirmation de l’apocalypse ni un signe de notre sauvetage par les Démocrates.

Synthèse

L’hystérie des élites sur l’avilissement du peuple américain a encore moins de sens en 2018 qu’en 2016. Cette élection était une répudiation massive de Trump et de son programme grossier. Les Républicains ont perdu l’élection du Congrès par des millions de voix et plus de sept points en pourcentage. Nous devrions maintenant savoir que le véritable pouvoir derrière le trône de Trump ce n’est pas une armée irrésistible de zombies racistes au cœur du pays, mais ce sont les structures autoritaires historiques qui permettent au régime de la minorité républicaine de tenir.

Pourtant, les résultats du mardi 6 novembre n’ont pas jeté les bases d’un réalignement politique constructif. En termes de chiffres, les gains nationaux des Démocrates étaient tout à fait normaux : comme prévu, lors des élections de mi-parcours depuis le New Deal, le parti du président perd en moyenne environ trente sièges au Congrès, quatre au Sénat et 350 sièges dans les Parlements des États. Il s’avère que les Démocrates sont aujourd’hui dans la moyenne, presque autant que possible.

Ce n’était pas une vague bleue, mais un approfondissement de la coupure partisane, bien connu au XXIe siècle. Les métaphores du Parti démocrate d’aujourd’hui ne devraient pas être liquides ou mobiles, car son impulsion dominante reste à la fois concrète et conservatrice : protéger les institutions américaines, rétablir « l’équilibre » de la gouvernance et défendre le statu quo de l’époque de Barack Obama contre les armées envahissantes de la droite.

Libérés du fardeau d’Hillary Clinton au sommet et favorisés par le système du midterm, les Démocrates ont réalisé des gains bruts dans presque toutes les régions du pays. Mais les circonscriptions du Congrès où ils ont concentré leurs ressources et remporté des victoires décisives – du New Jersey au Minnesota en passant par le Texas – étaient presque exclusivement les mêmes banlieues riches et instruites que Clinton avait déjà cherché à courtiser en 2016.

En ce sens, ces élections intermédiaires représentaient un effort victorieux des Démocrates visant à s’emparer de la forteresse du comté de Fairfax (7). Cette stratégie, comme le savent depuis longtemps ses fans et ses critiques, peut donner lieu à un succès électoral, limité. Avec une générosité inhabituelle, nous pourrions même admettre que cela avait un sens tactique dans les circonstances très spécifiques des élections intermédiaires de 2018.

La défaite de la réaction républicaine, dans tout ce qu’elle a d’impitoyable, mérite d’être célébrée. Pourtant, selon leurs propres propos, un retour des Démocrates vers la gouvernance n’est pas réjouissant. Les seuls Américains qui adorent « l’équilibre des pouvoirs » encore plus que les grands experts libéraux sont les propriétaires du capital.

Au lendemain des élections, le Dow Jones a progressé de 550 points, soit la plus forte hausse du prix des actions depuis trente ans. Un Congrès divisé, a déclaré Marko Kolanvoic de JP Morgan, parlant pour la classe des investisseurs dans son ensemble, « est le meilleur résultat pour les bourses, américaine et mondiale ».

À Wall Street, les actions des sociétés d’assurance santé ont ouvert la voie : UnitedHealth et Anthem Inc. ont toutes les deux atteint un niveau record la semaine dernière. Critiquée pour avoir nommé une dirigeante de Blue Cross Blue Shield dans son équipe de transition, la gouverneure élue du Michigan, Gretchen Whitmer, n’a pourtant fait que traduire ce que Wall Street avait déjà compris : un Parti démocrate renaissant, dans sa formation actuelle, ne fait que renforcer la stabilité du système des assurances santé à but très lucratif.

Et à long terme, la solution à 51 % pour les Démocrates, qui dépend fondamentalement des voix des riches banlieusards, est une formule catastrophique. Elle ne peut pas réparer notre politique et encore moins transformer notre société sauvagement inégale. En fait, même lors de leurs triomphes à court terme, les Démocrates occultent (quand ils ne le méprisent pas carrément) le seul mode de lutte qui peut briser le cycle : une révolution politique fondée sur les besoins et les aspirations de la classe ouvrière au sens large.

La forteresse Fairfax

2018 a généré la plus forte participation aux élections de mi-mandat depuis un siècle. Pourtant, cette expansion bienvenue n’était en rien une montée politique de la classe ouvrière : comparée à l’électorat de 2014 ou 2016, l’augmentation de la participation la plus frappante a été celle des diplômés blancs des banlieues.

Mardi dernier, les principales victoires des Démocrates étaient dues à ces électeurs-là. Dans le comté de Fairfax, les Démocrates ont facilement remporté la 10e circonscription de Virginie, la plus riche du pays selon le revenu médian, qui inclut une partie du comté de Fairfax. Mais les bleus – les Démocrates – ont remporté les banlieues riches de toutes les régions du pays : ils ont également gagné les quartiers les plus riches des États du New Jersey, de l’Illinois, de la Géorgie, du Minnesota, du Michigan, du Colorado, du Kansas et de la Caroline du Sud. Depuis les foyers des avocats du centre de Denver jusqu’aux petits palais de la banlieue riche de Chicago, les Démocrates ont hissé leur bannière bien haut sur les remparts du McMansionland (8).

Dans le comté d’Orange, en Californie, un bastion centenaire du conservatisme blanc, les Républicains ont été rayés de la carte. Au cours des dernières décennies, les électeurs latinos et asiatiques ont transformé le paysage politique du sud de la Californie. Toutefois, compte tenu de la structure de l’électorat dans son ensemble, nous pouvons être certains que le virage décisif de 2016 à 2018 – qui a rapporté quatre sièges démocrates au Congrès – a été réalisé par les blancs diplômés.

La diversité géographique de ces victoires ne doit pas masquer leur homogénéité économique. Parmi les près de quarante circonscriptions électorales dont les Démocrates ont pris le contrôle en 2018, une trentaine sont qualifiées de « prospères » ou « à l’aise » par le Economic Innovation Group, un think tank des deux partis. Sur les quarante-trois circonscriptions « en détresse » tenues par les Républicains, les Démocrates ne se sont emparés que de deux (New Jersey-2 et New Mexico-2).

En d’autres termes, ces élections de mi-parcours ont confirmé que les Démocrates sont devenus – peut-être plus que jamais auparavant au cours de leurs deux cents ans d’histoire – un parti des prospères. Les gouverneurs millionnaires et milliardaires, comme Phil Murphy dans le New Jersey et JB Pritzker dans l’Illinois, ne sont que les nouvelles constructions les plus tape-à-l’œil du bloc démocrate.

Jetez un œil sur une liste des vingt circonscriptions les plus riches des États-Unis, mesurées par le revenu médian : chacune d’entre elles a maintenant un représentant Démocrate. Parmi les quarante circonscriptions les plus riches, trente-cinq ont élu un Démocrate ; parmi les cinquante les plus riches, ce nombre est de quarante-deux.

Selon les sondages à la sortie des urnes, les Républicains conservent toujours un faible avantage parmi tous les électeurs générant un revenu à six chiffres, mais cette marge s’est considérablement réduite depuis les années 1980 et 1990. Avec Nancy Pelosi de San Francisco (le vingt-quatrième district le plus riche du pays) et Steny Hoyer de la banlieue du Maryland (le dix-huitième plus riche) sur le point de prendre la présidence de la Chambre, il convient d’examiner quel type de politique est possible dans l’actuelle configuration du parti.

Sur le plan politique, comme le soulignent Lily Geismer et Matthew Lassiter (9), le tournant des Démocrates vers les banlieues riches risque de produire un parti incapable de mettre en question les inégalités profondément enracinées et réticent à le faire. « La culture politique des banlieues huppées, écrivent-ils, s’articule autour de l’accumulation de ressources et de privilèges pour les études de leurs enfants, l’opposition généralisée à l’intégration économique et au logement abordable, ainsi que la défense des privilèges des propriétaires et des droits des contribuables. »

Les agonies idéologiques de cette camisole de force suburbaine ont été faciles à repérer cet automne dans plusieurs campagnes électorales pour le poste de gouverneur. Dans le Massachusetts et le Maryland, les deux États les plus bleus de la côte Est, les Républicains en place menant une politique de banlieues haut de gamme ont pulvérisé leurs adversaires démocrates. Dans le Connecticut, Ned Lamont, qui fut un temps un héros progressiste, n’a résisté à son adversaire républicain qu’en s’engageant à ne pas augmenter les impôts.

Il est vrai que les Démocrates des quartiers huppés, comme Harley Rouda nouvellement élu dans le comté d’Orange, ont manifesté leur soutien au Medicare pour tous : c’est une idée extrêmement populaire et une bonne tactique nationale pour collecter des fonds. Mais peut-on imaginer de tels Démocrates, et les électeurs fortunés qu’ils représentent, prenant la tête d’une vraie lutte contre les corporations des assurances santé.

Comme l’a révélé la lamentable loterie pour le HQ2 d’Amazon (10), les élites Démocrates se sentent beaucoup plus à l’aise en se pliant devant le pouvoir des grandes entreprises qu’en les affrontant. Au moins, l’ancien attaché de presse d’Obama, Jay Carney, actuellement vice-président senior d’Amazon, a exigé un gros chèque en échange de son travail. Par contre, les Démocrates élus aux idéologies variées – « progressistes » en vue comme Bill de Blasio, libéraux insipides comme Tim Kaine, prédateurs assoiffés de pouvoir comme Andrew Cuomo – se sont montrés tout à fait disposés à faire gratuitement le travail de Jeff Bezos, le PDG d’Amazon.

Démocrates contre travailleurs

À long terme, la lutte contre la tyrannie du capital et pour des biens sociaux universels – santé, logement, garde d’enfants, éducation, emplois – ne peut dépendre de la classe moyenne supérieure. Elle doit mobiliser l’énergie et la solidarité des travailleur·es qui ont le plus à cœur de bénéficier d’une économie transformée.

Et ici, les conséquences politiques de la précipitation des Démocrates vers la forteresse Fairfax pourraient être encore plus dangereuses que les implications de leur politique. Mardi dernier, alors même que le parti réalisait des gains nationaux aux dépens des Républicains, les résultats des élections révélaient que la classe ouvrière multiraciale est plus divisée que jamais.

Un examen plus attentif du haut Midwest – où la performance des Démocrates a été bonne – montre que le parti n’a pas encore trouvé le moyen de reconquérir l’allégeance des électeurs blancs de la classe ouvrière.

Dans le Minnesota, les Démocrates ont repris deux circonscriptions dans les banlieues confortables des Twin Cities (Minnesota-2 et Minnesota-3), où le revenu médian est d’environ 80 000 $ et la valeur médiane des propriétés avoisine les 300 000 $. Mais ils ont perdu le contrôle de deux circonscriptions beaucoup moins riches et moins diplômées : Minnesota-1 dans le sud rural et Minnesota-8 dans le nord de la chaîne de montagnes Iron Range, fief historique de la classe ouvrière organisée du Minnesota. Dans les deux cas, les revenus oscillent autour de 55 000 dollars, la valeur des propriétés avoisine les 170 000 dollars. Après ces élections, le Parti démocrate-paysan-travailliste du Minnesota est plus fort qu’auparavant, mais il est également encore plus éloigné de la majorité des agriculteurs et des ouvriers de l’État.

Dans la confrontation pour le poste de gouverneur du Wisconsin, Tony Evers a fini par éliminer le démon réactionnaire, Scott Walker. Pourtant, une fois encore, les votes décisifs viennent des diplômés de l’université, la plupart d’entre eux dans les métropoles Milwaukee ou Madison. Dans plusieurs comtés les plus pauvres du nord et de l’ouest du Wisconsin, Evers a fait en réalité moins bien que ce qu’avaient fait les Démocrates qui ont perdu contre Walker il y a quatre et huit ans. La marge de victoire des Démocrates parmi les ménages syndiqués a également chuté, passant de 31 points en 2014 à 14 points seulement mardi dernier.

Bien sûr, les libéraux ont une explication facile du pourquoi de tant de travailleurs blancs les ont rejetés : poussés par le racisme de Trump, ceux-ci ont choisi l’identité ethnique plutôt que les intérêts de la classe. C’est sûrement une partie de l’histoire. Pourtant, comme le soulignent Geismer et Lassiter, l’argument libéral standard masque intentionnellement le revers de la médaille de l’appât raciste Républicain : « la stratégie délibérée et à long terme du Parti démocrate qui privilégie les intérêts financiers et les valeurs sociales des familles aisées des banlieues blanches et des entreprises de haute technologie par rapport aux priorités des syndicats et aux besoins économiques des résidents pauvres et à revenu moyen de toutes les races. »

Rien dans la politique américaine depuis 2016 n’a modifié cette équation. Pour la plupart, les Démocrates continuent à rejeter le racisme politique du parti républicain de Trump, ce qui leur vaut le soutien loyal mais rarement enthousiaste de la classe ouvrière non-blanche. Mais en tant que parti national, les Démocrates se tiennent toujours aussi fermement derrière le « néolibéralisme progressiste » de Barack Obama : une inacceptable « alliance de l’émancipation et de la financiarisation » qui canalise l’énergie politique vers l’indignation morale plutôt que vers la lutte des classes, comme l’a qualifiée Nancy Fraser (11).

Dans sa direction et son style culturel, le Parti démocrate est déjà devenu un parti des classes moyennes éduquées, peu intéressé à contester la ploutocratie et peu en mesure de fournir des avantages matériels aux travailleurs de toutes les races. Si les actionnaires d’Amazon, Pfizer et Goldman Sachs l’ont déjà bien compris, pourquoi les mineurs de fer du nord du Minnesota devraient-ils ne pas le comprendre ?

La poussée des Démocrates vers Fairfax accélère cette dynamique. Alors que les donateurs anonymes du parti dépensent des milliards pour rendre bleues les banlieues riches, les élites libérales fébriles brandissent la carte et condamnent la moitié de la classe ouvrière américaine en les traitant d’idéologues nationalistes blancs.

Cela aussi est une forme de politique de classe : non pas celle qui menace l’ordre économique, mais celle qui le soutient. À l’ère de Trump, le style apocalyptique du discours offre une couverture suffisante pour le retour du courant libéral dominant vers des idées antidémocratiques. Celles-ci vont déjà du banal au vicieux : au lendemain des élections, alors même qu’il protestait contre l’élimination des inscrits des listes électorales en Géorgie par les Républicains, Vox amplifiait poliment les avocats du nouveau régime Jim Crow en s’adressant aux pauvres et aux ouvriers d’Amérique.

Les Démocrates peuvent dédaigner, subordonner ou proscrire de larges pans de la classe ouvrière, mais les socialistes – si l’idée de socialisme signifie quelque chose – ne le peuvent pas. Nous ne pouvons pas non plus céder à la tentation libérale et renoncer à la possibilité d’une politique de classe sans distinction de race.

Sur l’ensemble des 435 élections législatives, le plus grand déplacement des suffrages en faveur des Démocrates a eu lieu dans le sud de la Virginie occidentale. Là, Richard Ojeda a construit sa campagne autour des grèves des enseignants publics, d’attaques féroces contre son adversaire « millionnaire » et d’une exceptionnelle glorification de « la classe ouvrière ». À la fin, il a été submergé par l’impopularité du Parti démocrate national dans ce pays minier. Mais admettre qu’Ojeda a gagné trente-six points par rapport à son prédécesseur tout en déclarant que les travailleurs blancs sont immunisés contre une politique de classe n’est pas seulement confus, c’est presque criminel.

Bien sûr, les défis sont de taille. Aucun coup politique isolé – pas même le cri puissant de Medicare pour tous – ne peut unir la classe ouvrière américaine, encore moins l’organiser. Une grande partie du travail critique ne peut se faire par le biais de la politique électorale. La lutte va durer des décennies, pas sur des cycles électoraux de deux ans.

Mais si vous aspirez à autre chose qu’une alternance sans fin de gouvernements, menant les mêmes politiques de soit-disant équilibre des pouvoirs au service des profits capitalistes, qui placent les fascistes d’un côté et UnitedHealth (12) de l’autre – cela doit également être votre projet.

Les mains de la classe ouvrière

Il y a cent cinquante ans, à la suite de la guerre civile, les États-Unis ont été le théâtre d’une bataille politique tout aussi importante pour déterminer le sort du pays. Alors que pour chercher des éclairages politiques, les commentateurs libéraux et de gauche se tournent de plus en plus vers l’époque de la reconstruction (13), il y a des leçons importantes sur la race, la classe et le réalignement partisan à chercher dans le classique marxiste Black Reconstruction de W.E.B. Du Bois.

Contrairement à beaucoup d’histoires populaires, Du Bois soutenait que « la reconstruction n’était pas simplement un combat entre les Blancs et les Noirs du Sud ». C’était une lutte multipolaire impliquant des capitalistes du Nord, des planteurs du Sud et « un vaste mouvement des ouvriers », blancs et noirs, dans les deux régions.

Pendant la guerre civile, le Parti républicain d’Abraham Lincoln avait éliminé la rébellion confédérée et aboli l’esclavage. Mais à la fin des années 1860, alors que ce parti tombait sous l’influence des « monarques de l’industrie et de la finance », il s’est de plus en plus empoigné avec les travailleurs blancs organisés dans le Nord. De l’autre côté de l’échiquier politique, le président Andrew Johnson a lancé des appels ouverts au racisme, dans l’espoir de créer une alliance pseudo-populiste de planteurs, d’agriculteurs et d’ouvriers fondée sur la suprématie blanche.

À la fin du XIXe siècle, ce double mouvement a eu pour résultat un système de partis qui a laissé la classe ouvrière américaine désespérément déchirée par la race. Du Bois a fait remarquer que, par le biais du Parti républicain de l’âge d’or, la cause du « radicalisme humanitaire » – et des droits civiques des Noirs – était devenue « entièrement maîtrisée par le capital et la propriété dans le Nord ». Le principal parti d’opposition, les Démocrates de l’âge d’or, était vaguement avec les travailleurs blancs du Nord et vigoureusement en faveur de la « réaction et de la propriété dans le Sud ». Le fruit de cette division de la classe ouvrière fut plus d’un demi-siècle de répression violente des ouvriers, d’apartheid racial sévère et de profit capitaliste non imposable.

Synthèse

Au cours des deux dernières années, un autre clown démagogue installé à la Maison Blanche a fait le même pari que Andrew Johnson il y a cent cinquante ans : diviser par race et régner par classe, tandis que le capital se précipite à la banque en rigolant.

Le Parti démocrate d’aujourd’hui apparaît beaucoup plus attaché à la préservation des droits civiques que les Républicains de la fin du XIXe siècle. Mais au fur et à mesure que le parti consolide sa force autour des banlieues riches, le danger persiste d’une division de classe dans le style de l’âge d’or. Une coalition politique dirigée par des urbains aisés, armés d’une certitude religieuse quant à leur cause morale, mais presque physiquement allergiques aux énormes secteurs de la population ouvrière : c’était le Parti républicain de 1884. Il ne nous offre pas de feuille de route pour l’avenir.

Du Bois concluait : « Le seul moyen de freiner l’empire naissant de la finance aux États-Unis c’est l’autogestion – le vote et l’intelligence entre les mains de la classe ouvrière, noire et blanche, du Nord au Sud ». Les mains de la classe ouvrière : dans la lutte contre le pouvoir capitaliste, ils sont la seule chose qui peut nous sauver. C’était vrai en 1868, c’était vrai en 1938 et ça le reste en 2018.

* Matt Karp enseigne l’histoire à l’université de Princeton et est rédacteur de Jacobin. Cet article a d’abord été publié sur le site web de la revue Jacobin, le 14 novembre 2018 : https://jacobinmag.com/2018/11/midterm-elections-reconstruction-du-bois (Traduit de l’anglais par JM)

Notes

1. La Louisiane était (avec l’Oregon) l’un des deux États du pays à autoriser le jury non unanime à condamner l’accusé d’un crime, qui était un moyen de contourner le 14e amendement à la Constitution des États-Unis obligeant d’inclure des Noirs dans les jurys. En 1898, pour « perpétuer la suprématie de la race anglo-saxonne en Louisiane », l’État de Louisiane a adopté une série de mesures dont celle faisant que les quelques jurés noirs pourraient facilement être mis en minorité par une majorité blanche. Le terme « Jim Crow » vient d’une caricature théâtrale d’un esclave noir « paresseux, stupide, moins humain intrinsèquement et indigne d’être intégré ». Le qualificatif « lois de Jim Crow » concerne les lois de ségrégation raciale.

2. Il s’agit d’un projet de loi visant à ce que les entreprises payent pour leurs émissions de dioxyde de carbone. Les opposants à ce projet argumentaient que, finalement, ce sont les consommateurs qui payeront cette taxe du fait de l’augmentation des prix consécutive.

3. Il s’agit de deux politiciens républicains très réactionnaires. Scott Walker a perdu son mandat de gouverneur de Wisconsin, battu par le démocrate Tony Evers. Ted Cruz a été réélu sénateur du Texas face au démocrate Beto O’Rourke, favorable à la légalisation de la marijuana et opposant à la « guerre contre les drogues ».

4. Dans la politique étatsunienne le qualificatif « libéral » et la notion du « libéralisme » signifient une attitude opposée à l’absolutisme, fondée sur le respect de la liberté individuelle et de l’égalité, favorable à un certain interventionnisme de l’État nécessaire pour préserver la prospérité et aller vers plus d’égalité sociale. Au sein du Parti démocrate, les « libéraux » se veulent plus progressistes. Ils n’adhérent donc pas forcément à la doctrine économique libérale ou néolibérale. Dans cet article c’est la signification des termes employés par l’auteur.

5. Journaliste, spécialisée d’abord dans l’analyse des régimes autoritaires de l’ex-bloc soviétique, Sarah Kendzior a été considérée comme la première à prédire la victoire de Trump. Elle a publié The View From Flyover Country : Dispatches from the Forgotten America (Ce qu’on voit en survolant le pays : dépêches de l’Amérique oubliée), un ensemble d’essais sur l’Amérique profonde.

6. Andrew Cuomo, qualifié de « Démocrate modéré » (il serait plus juste de parler de représentant des intérêts bancaires et immobiliers), a été réélu pour la troisième fois gouverneur de l’État de New York.

7. Le comté de Fairfax fait partie de la Région de Washington métropole et, avec un revenu annuel médian de 115 717 $ c’est l’un des plus riches comtés du pays (le revenu annuel médian national est de 57 617 $). C’est également le siège des principales agences du renseignement et d’un bon nombre de grandes entreprises capitalistes.

8. Un terme péjoratif pour parler des lotissements de grandes villas de banlieue, prétentieuses, d’au moins 300 m2 au sol, avec des fenêtres palladiennes centrées sur l’entrée principale décorée de briques ou de pierres de taille, multiples cheminées, lucarnes, pilastres et colonnades et, à l’intérieur, une suite principale avec vestiaires et bain-spa, des grandes chambres, salles de petit-déjeuner et à manger, une grande cuisine aménagée, garage très haut et large pour plusieurs voitures…

9. Cf. : https://www.nytimes.com/2018/06/09/opinion/sunday/affluent-suburbs-democrats.html

10. Amazon HQ2 a été le projet du second quartier général de cette multinationale. Au concours lancé par Amazon, 238 villes des États-Unis et du Canada ont répondu, se concurrençant à coups d’avantages promis à la multinationale. New York, dirigée par les Démocrates, a finalement été choisie après avoir annoncé un ensemble de subventions atteignant 1,525 milliard de dollars, à quoi il faut ajouter les 325 millions accordés par l’Empire State Development Corporation, la société de développement urbain de l’État du New York, lui aussi gouverné par les Démocrates. En parallèle, les États de Virginie (gouverné par les Démocrates) et du Tennessee (gouverné par les Républicains) ont également accordé des subventions à Amazon pour développer ses centres. Le total des subventions ainsi accordées à la multinationale s’élève à 2,4 milliards de dollars selon le Washington Post du 13 novembre 2018 (https://www.washingtonpost.com/local/virginia-news/amazon-hq2-to-receive-more-than-28-billion-in-incentives-from-virginia-new-york-and-tennessee/2018/11/13/f3f73cf4-e757-11e8-a939-9469f1166f9d_story.html).

11. https://www.dissentmagazine.org/online_articles/progressive-neoliberalism-reactionary-populism-nancy-fraser

12. De 2012 à 2017, UnitedHealth a racheté 7 sociétés liées à la santé (cliniques, urgences, assurances santé, gestion des dépenses de santé…), à chaque fois pour des milliards de dollars.

13. Reconstruction era est la période qui suit la guerre de Sécession (1861-1865). Elle débute dès 1863 avec la proclamation d'émancipation de Lincoln et prend fin au niveau fédéral par le compromis de 1877.

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