Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 651-652 mai-juin 2018

ÉTATS-UNIS & IRAN

Trump s'en va en guerre

Cf. aussi : [Iran] [Etats-Unis]

Déclaration du comité directeur de Solidarity*

Avec le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, Donald Trump a ouvert la voie à une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Cette guerre ne va pas nécessairement éclater immédiatement ou à court terme et elle peut être évitée si les États-Unis se voient isolés politiquement et s’il y a une renaissance massive du mouvement international contre la guerre. C’est ce que chaque personne sensée – et certainement chaque militante et militant pour le socialisme et pour la paix – doit espérer et construire.

Cependant, les jalons d’une intensification des tensions régionales, de la prolifération nucléaire potentielle, des conflits croissants entre Israël et les forces iraniennes en Syrie et, finalement, d’une confrontation militaire étatsunienne avec l’Iran, sont maintenant posés. Au-delà de la condamnation de cet aventurisme irresponsable, il faut poser la question : Pourquoi ?

Ce n’est pas une guerre souhaitée par la population des États-Unis – après tout, le tweet-président a fait campagne en prétendant s’être opposé à la désastreuse invasion de l’Irak. Ce n’est pas non plus une guerre que semble vouloir la majorité de la classe capitaliste étatsunienne et certainement pas les impérialistes alliés des États-Unis en Europe.

Dans l’immédiat, le fait que Trump déchire l’accord est un cadeau fait à Vladimir Poutine, car cela fait augmenter le prix du pétrole. Cela profite également à l’extrême droite opposée au président Hassan Rouhani – réactionnaires, fondamentalistes et chefs des Gardiens de la révolution qui contrôlent une grande partie de l’économie iranienne sclérosée et tirent allégrement profit des lucratives activités du contournement des sanctions. Le peuple iranien en paie le prix par la dépréciation de sa monnaie, la pénurie des biens de consommation et des prix plus élevés, des avions privés des pièces de rechange de plus en plus dangereux et d’autres difficultés accompagnés d’une répression politique accrue.

La décision de Trump entame un bras de fer avec l’Union européenne (UE) et ses États membres pour savoir si le pouvoir financier étatsunien peut contraindre les entreprises européennes à abandonner leurs bonnes affaires avec l’Iran – en plus du conflit concernant ses tarifs protectionnistes et les contre-mesures européennes en cours. Si les États-Unis réussissent à l’imposer – cela est possible étant donné l’énorme pouvoir des États-Unis sur les opérations bancaires internationales et les faiblesses de l’UE – la reprise par l’Iran de l’enrichissement de l’uranium devient d’autant plus probable.

Qu’est-ce qui se cache derrière les efforts de Trump pour annuler unilatéralement le PAGC (Plan d’action global commun, nom officiel de l’accord de Vienne signé le 14 juillet 2015 par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Union européenne et l’Iran) ? En partie, sans aucun doute, il s’agit de satisfaire la volonté égoïste du tweet-président d’annuler tout ce que Barack Obama a tenté de réaliser : soins de santé, régulation financière, protection du consommateur, action contre le changement climatique, protection des jeunes immigrés, et tout le reste. Et il s’adresse de cette manière à une partie de sa base politique, au moment même où il est submergé par les scandales de corruption, de collusion et de contraintes sexuelles.

Mais les visées personnelles destructrices de Trump ne sont pas une explication suffisante. Il faut aussi prendre en compte l’approbation enthousiaste des régimes israélien et saoudien. Benjamin Netanyahu plaide depuis des années en faveur d’une attaque étatsunienne contre l’Iran, qu’Israël ne peut faire tout seul. Et l’attitude du royaume saoudien est motivée par son hostilité envers la puissance régionale croissante de l’Iran – qui inclut la guerre saoudi-étatsunienne au Yémen, détruisant la population de ce pays par la famine, les épidémies et les bombardements aveugles. De même que l’encouragement donné à Israël pour tirer sans vergogne sur les civils palestiniens à la frontière de Gaza ainsi qu’à son escalade de bombardements sur la Syrie.

Enfin, et c’est probablement le plus important, le régime Trump est maintenant rempli de militaristes néoconservateurs qui pensent toujours que l’invasion de l’Irak était une bonne idée, et voudraient doubler la mise – arguant que des sanctions au plus haut niveau vont affaiblir l’économie iranienne au point qu’elle s’effondrera, préparant le terrain pour un « changement de régime ». C’est donc une mission idéologique. Pour ces types, jouer avec la vie de littéralement des centaines de millions de personnes c’est comme… jouer au casino. Le fait que la classe capitaliste étatsunienne les laisse faire, témoigne de son cynisme, de l’absence d’une opposition sérieuse du Parti démocrate face à l’aventurisme militaire et plus généralement de la déchéance de la politique bourgeoise dans ce pays.

Qu’en est-il, pour commencer, de l’argument selon lequel le PAGC était « biaisé » ? Qu’en est-il du rôle de l’Iran en Syrie et de la « promotion du terrorisme » ? Qu’en est-il de ces « clauses de temporisation » ? Il faut revenir sur ce qu’était cet accord, ce qu’il n’était pas et ce qu’il ne pouvait pas être.

Commençons par une vérité première : à long terme, soit les armes nucléaires seront éliminées dans le monde entier – comme plus de 120 États membres des Nations unies l’ont demandé – soit elles vont proliférer, que ce soit au Moyen-Orient, dans la péninsule coréenne ou ailleurs. Le développement nucléaire iranien a commencé au cours des années 1970 sous le Shah, avec l’approbation des États-Unis.

Les dirigeants iraniens ont arrêté ce programme après la révolution de 1979, mais l’ont repris au cours des années 1980 – non pas pour lutter contre les États-Unis ou Israël, mais contre l’Irak de Saddam Hussein qui envahit l’Iran en 1981, commençant une sale guerre de huit ans, au cours de laquelle les deux camps ont travaillé pour développer des « armes de destruction massive » chimiques, biologiques et nucléaires. L’administration Reagan encouragea l’Irak à lancer cette guerre et travailla à la prolonger (tout en vendant secrètement des armes à l’Iran pour financer la guerre illégale étatsunienne contre la révolution nicaraguayenne).

Après l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, qui a renversé le régime de Saddam Hussein et a fait de l’Iran l’État le plus puissant de la région, le régime iranien a proposé aux États-Unis un accord régional complet. Washington a rejeté cette idée, car son plan était de passer de sa grande victoire en Irak au renversement de la République islamique. Nous connaissons le résultat.

Dans ce contexte et alors que l’Iran avançait dans le domaine de l’enrichissement de l’uranium, le PAGC de 2015 avait un objectif : bloquer l’un des points chauds de la prolifération – la progression possible de l’Iran vers l’armement nucléaire et, par extension, la nucléarisation de ses rivaux dans la région. En échange, des sanctions économiques qui paralysaient l’Iran étaient levées. Les États-Unis n’ont jamais complètement honoré cet engagement et maintenant Trump prétend que des « sanctions économiques maximales » décidées unilatéralement vont forcer l’Iran à d’autres concessions, y compris l’arrêt définitif de l’enrichissement de l’uranium. Que la grande brute le croit ou non, la logique d’une telle attitude mène à un « changement de régime » ou à la guerre – ou les deux.

L’accord nucléaire n’a pas modifié le caractère hideux du régime iranien, ni d’aucun autre – ni celui de l’Arabie saoudite, ni de l’Égypte, ni des royaumes du Golfe. Il n’a pas non plus freiné les attaques criminelles perpétrées en Syrie par l’Iran ou tout autre État – que ce soit l’Arabie saoudite, la Russie, la Turquie, Israël ou, a fortiori, les États-Unis. La prétention qu’un tel accord changerait la nature d’un régime ou empêcherait des États ou des élites dirigeantes d’agir en fonction de leurs propres intérêts (réels ou imaginaires) ne pouvait qu’être illusoire.

Encore plus délirante et dangereuse est l’idée que le retrait des États-Unis de cet accord apportera la stabilité ou le progrès au Moyen-Orient, ou de nouvelles négociations pour un « meilleur accord », ou une réforme progressiste, ou encore un changement de régime en Iran. Un changement de régime en Iran ne peut être réalisé que par son propre peuple, pas de l’extérieur – pas plus qu’un changement politique aux États-Unis pourrait être réalisé par un bombardement ou une invasion. Quant à mettre fin à la menace de la guerre et, finalement, à celle de la destruction nucléaire de la civilisation humaine, cela exige « une vraie révolution des valeurs » – comme l’a dit Martin Luther King – et un mouvement international pour mettre fin à l’impérialisme pour de bon.

Detroit, le 10 mai 2018

* Solidarity (Solidarité) est une organisation socialiste, féministe et antiraciste, sympathisante de la IVe Internationale aux États-Unis. Cette déclaration a été publiée sur le site de Solidarity : https://solidarity-us.org/trump_war_dash/ (Traduit de l’anglais par JM).

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