Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

ÉTAT ESPAGNOL ET CATALOGNE

Un peu de réalité concrète (lettre à Alberto Garzón)

Cf. aussi : [Espagne]

Pau Llonch*

« Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être libre »

Karl Marx

Permets-moi de commencer par ce qui est le plus important : je fais partie du grand nombre de ceux qui t’admirent et t’ont souvent lu. J’ai découvert ta fougue théorique en 2014, dans un article sur la théorie des crises du capitalisme depuis les économistes hétérodoxes, et comme tant d’autres j’ai saisi qu’une des personnalités surgies du mouvement des Indignés, qui si on ne la connaissait pas pouvait paraître comme un produit médiatique, était en réalité beaucoup plus qu’un révolté sachant se servir des réseaux sociaux : un marxiste, un matérialiste n’hésitant pas à se déclarer communiste. Quelle grande découverte alors. Et quelle déception colossale cette semaine en découvrant ta position sur le processus démocratique catalan. La tienne et celle de ton parti.

Synthèse et articles Inprecor

Nous avons eu récemment sur les réseaux sociaux un bref échange concernant le référendum d’autodétermination du 1er octobre. Je résume en quelques mots : j’ai commencé par te recommander un bon article de Jaime Pastor et tu as répondu que tu n’avais pas besoin de le lire, car tu connaissais ses arguments ; j’ai poursuivi avec un fragment canonique de Lénine défendant le droit à l’autodétermination, ce à quoi tu as répondu qu’il s’agissait d’« écritures sacrées » et que tu préférais – nous sommes d’accord sur cela – « l’analyse concrète de la situation concrète ». Donc des faits :

1. Commençons bien sûr par les classes. La bourgeoisie catalane pratiquement dans son intégralité est opposée à l’exercice du droit d’autodétermination, au référendum d’octobre et (mais c’est moins important) à l’indépendance. Je suis certain que beaucoup de jeunes ont appris de toi qu’il est nécessaire d’aborder l’analyse complexe de classes. Récemment tu as démontré savoir le faire en ce qui concerne l’État, comme Marx l’a fait si magistralement dans le 18 Brumaire. Je suis fier de reconnaître que j’ai utilisé comme source ta classification en sept classes des sociétés capitalistes modernes dans la triste carrière de l’économie. Alors, où est cette complexité lorsque tu qualifies le référendum d’un « soutien au clan Pujol (1) » ? La situation concrète : en Catalogne, ni le Círculo de Economía, ni le Fomento de Trabajo, ni La Caixa, ni la Banco de Sabadell, ni La Vanguardia… ni personne faisant partie des trois premières fractions de la bourgeoisie que tu décris dans ton article (capitalistes parasitaires, le capital fictif et les bailleurs de fonds) n’appuie le processus démocratique catalan et seulement une partie des capitalistes actifs – une partie de la petite et moyenne bourgeoisie – l’appuie. Il s’agit sans aucun doute d’un mouvement national-populaire, qui est interclassiste comme c’est le cas toujours dans toutes les révolutions démocratiques réellement existantes, comme le remarquent à juste titre tes camarades catalans. Dans la sphère politique, seule une fraction de la droite catalane au sein du PDECAT en déclin l’approuve sans nuances, l’autre – en passant – a été démolie par 1 515 Gaulois lors d’une assemblée de la CUP (2) ; néanmoins, depuis les organisations libertaires tel Embat, en passant par Revolta Global (3) et la gauche socialiste de libération nationales jusqu’à la social-démocratie (chaque jour plus sociale-libérale en Catalogne, cela oui) de l’ERC appuient le référendum sans nuances.

2. Nous défendons des potentialités concrètes, et toi des alternatives abstraites. De même que tu exiges des analyses concrètes, une alternative existe dans le cadre strictement institutionnel avec des possibilités d’être hégémonique dans une République catalane : c’est la somme de Catalunya en Comú, de l’ERC et des CUP. Note que nous pourrions même nous permettre de laisser en marge le PSC-PSOE, à la différence de ce qui peut se passer au niveau de l’État. Cela ne garantit pas l’éventuelle construction du socialisme en Catalogne, bien sûr, parce que comme toujours cela dépendra plus de ce qui se passe dans la rue que dans les institutions, mais cela offre une opportunité (très concrète) pour continuer le combat en faveur des alternatives possibles dans la phase actuelle de la restructuration capitaliste post-crise, sans faire face à des institutions totalement antagoniques, dans un conflit entre la social-démocratie honnête (CeC et ERC) et le socialisme (CUP) – ce qui pourrait être un exemple pour beaucoup de peuples de l’État espagnol et du continent.

Je me souviens que Jaume Asens (4) et un autre camarade qui dirigent actuellement le Conseil municipal de Barcelone ont défendu un jour l’assaut « institutionnel » comme possible exemple pour d’autres villes européennes. On ne comprend pas pourquoi l’éventuelle et possible alliance que je mentionne, exceptionnelle dans tout l’État espagnol, ne pourrait pas servir également d’exemple. dans une Europe en proie à la xénophobie et au fascisme. D’autant plus que l’alternative que tu proposes consiste en une si abstraite défense du droit à l’autodétermination, passant par une réforme de cette Constitution ce qui, à la lumière des récents sondages, apparaît comme un scénario imaginable seulement dans quelques décennies. Et surtout : comme ton camarade de IU Alberto Arregui l’a rappelé, ce qui dépend de la permission de Rajoy ou de l’État, ou de l’acquiescement de toi ou de Pablo Iglesias, n’a rien à voir avec l’autodétermination. C’est l’hétéronomie et la dépendance pure et dure. Alors, qui est maintenant plus concret ? Qui est plus abstrait ?

3. L’essentiel du mouvement souverainiste aspire à la conquête des droits sociaux et politiques, alors que les éléments chauvins et identitaires y sont totalement résiduels. Je suppose que c’est difficile à comprendre, mais dans ce pays l’hégémonie a viré lentement à gauche depuis le début de ce processus. Il suffit de suivre la réalité des faits et des discours dans les rues et au Parlement et non les préjugés de la gauche jacobine espagnole. Prenons quelques exemples : même Puigdemont a affirmé hier au Parlement qu’il n’a jamais utilisé l’expression funeste « l’Espagne nous vole » qui a été déterrée par l’imaginaire et l’argumentation de la majorité espagnoliste ; l’entité souverainiste qui constitue la référence dans cette phase (Òmnium) a récemment présenté une campagne appelée Libres (de l’exclusion, de la pauvreté et de l’inégalité), imaginée par notre camarade David Fernández (anticapitaliste et le plus apprécié député de la précédente législature – un fait curieux dans un pays supposément dupé par les élites bourgeoises convergentes), regroupant tout le tissu coopératif lié à la principale banque éthique et coopérative du pays.

Je poursuis : le Parlement catalan s’est vu obligé par le sens commun de notre époque en Catalogne – un zeitgeist (5) nullement droitier, tu verras – d’adopter des lois (que la Cour constitutionnelle espagnole a annulées) contre les expulsions, pour un revenu citoyen garanti (insuffisant, oui), pour la fermeture des Centres d’internement des étrangers, il a interdit les balles en caoutchouc et annulé tous les procès franquistes, qui avaient touché 66 000 personnes. Imagines-tude telles majorités politiques, même si elles sont encore insuffisantes, légiférer ainsi dans l’État espagnol ? Moi non plus. Penses-tu que cette analyse est assez concrète ?

4. Il n’y a pas d'alternative à la résolution démocratique de ce conflit, et il n’y a pas de résolution démocratique possible au sein du Royaume d'Espagne. Trois piliers ont fondé la Constitution de 1978 : le capitalisme comme mode de production, le système monarchique et le déni du droit à l’autodétermination des peuples de l'État. Après 18 demandes formelles pour tenir ce référendum, après sept années de mobilisations massives et soutenues, après avoir reconduit – grâce au bon sens des CUP – l’absurde feuille de route du bloc Junts pel Sí (6) pour consolider le référendum d’octobre en tant que point de rencontre et solution, il n’y a aucune alternative à l’exercice de notre inaliénable droit à l’autodétermination fondé sur nos capacités de résistance et de lutte. Pas plus qu’il n’y a aucune façon possible d’être réellement fédéraliste dans cet État autoritaire qui n’impliquerait pas d’être d’abord indépendantiste. Comme l’a dit notre cher David Fernández, s’il n’y a pas de voie démocratique menant à l’indépendance, il y aura une voie indépendantiste menant à la démocratie pour tous les peuples de l’État. C’est cette analyse matérialiste qui amène de nombreux non-nationalistes à lutter pour ce référendum et à solliciter (ensuite) le vote pour le oui. Ne doute pas que si le verdict populaire est contraire à l’indépendance, nous continuerons à soutenir des gens comme toi dans leurs efforts pour réformer cet État pourri qu’est l’Espagne. Nous demandons seulement la réciprocité.

5. La gauche doit exiger des garanties. Certes, mais de l’État. Le plus caricatural dans la position d’Izquierda Unida c’est que vous voulez un référendum pactisé et avec toutes les garanties, mais que vous exigez cela du gouvernement de la Généralité et de la majorité sociale catalane qui prétend s’autodéterminer et non de l’État antidémocratique qui les interdit. En oubliant, de plus, que toute révolution démocratique se construit contre la loi et non en conformité à elle.

6. Le référendum possède une incontestable capacité de clarification et il est urgent de le mettre en marche. Cet argument, par ailleurs, vient de ton camarade Manuel Delgado, des Communistes de Catalogne, et non de moi. Il est clarificateur justement parce qu’il rompt avec les divisions antinaturelles des classes imposées par la non-reconnaissance du droit à l’autodétermination dans l’État espagnol. Nous sommes nombreux à vouloir un processus constituant justement pour pouvoir continuer à contester, avec plus de vigueur et sans le voile national, l’hégémonie de la bourgeoisie dans notre pays. Si le leadership dans la sphère institutionnelle de cette phase du processus d’autodétermination reste dans les mains du PDECAT,cela relève de la responsabilité de tous, mais surtout d’une gauche égarée dans son naufrage tacticien, électoraliste et idéaliste, alors qu’elle pourrait en être le leadership sans beaucoup de problèmes.

Synthèse et articles Inprecor

Pour conclure. Le marxiste Kevin B. Anderson, dans Marx aux antipodes (7), affirme que l’internationalisme de Marx n’était pas abstrait, mais très concret, et que son soutien à l’émancipation des Irlandais et des Polonais en sont un bon exemple. J’aimerais que tu commences à appliquer la rigueur qui te caractérise en économie politique pour analyser la dite question nationale, toujours complexe, résultant des processus historiques et qui a un impact sur les rapports entre les classes sociales. Et j’espère que, pour n’avoir pas suivi le chemin souvent sinueux de l’abstrait au concret, que notre méthode exige, une révolution démocratique ne se produira pas sous ton nez alors que tu continueras à répéter dans un bégaiement éternel et tragique « Pujol ! Pujol ! Pujol ! » ■

14 juillet 2017

* Pau Llonch, membre du Seminari d’Economia Crítica Taifa, est militant de la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire (PAH) et des Candidaturas d’Unitat Popular (CUP) de Catalogne. Cet article a été d’abord publié par le quoridien électronique Publico : http://blogs.publico.es (Traduit de l’espagnol par JM).

Notes

1. Jordi Pujol, militant antifranquiste condamné à 7 ans de prison par un tribunal militaire en 1960, fondateur de la Convergence démocratique de Catalogne (CDC, remplacé en 2016 par le Parti démocrate européen catalan, PDECAT), administrateur de la Banca Catalana (fondée par son père en 1958), a été Président de la Généralité de Catalogne de 1980 à 2003. Il se retire alors de la politique au profit d’Artur Mas, président de la Généralité de 2010 à 2016. En 2014, après qu’il eut reconnu la fraude fiscale, les médias font état des enquêtes de la justice sur sa famille et de sommes dépassant les 100 millions d’euros se trouvant dans treize pays. Cet argent résulterait de « 21 à 30 ans de commissions sur des travaux publics ». Son épouse, Marta Ferrusola, et quatre de ses enfants auraient fait transiter 3,7 millions d’euros au cours d’un seul mois en 2010, sur des comptes en Andorre et en Suisse. Un autre de ses fils, Oriol Pujol, bras droit d’Artur Mas, a été mis en examen pour un scandale de corruption. Jordi Pujol a également été poursuivi à la suite de la faillite de la Banca Catalana, qui a laissé un trou de 1,6 milliard d’euros pris en charge par l’État.

2. L’Assemblée générale extraordinaire des CUP (Candidatures d’Unitat Popular) s’est divisée en deux – 1515 pour et 1515 contre (d’où l’allusion à ces Gaulois… comme dans les aventures d’Astérix) – le dimanche 27 décembre 2015 sur la question du soutien de ses 10 député(e)s à l’investiture de la Généralité indépendantiste dirigée par Artur Mas (PDECAT). Le vote contre étant considéré comme suffisant pour ne pas l’investir. Le Conseil politique des CUP du 3 janvier 2016, par 36 voix contre 30, a confirmé la décision de ne pas investir A. Mas, ce qui a obligé ce dernier à retirer sa candidature en faveur de Carles Puigdemont (PDECAT également), maire de Gérone, finalement investi le 12 janvier 2016, avec l’accord des CUP, qui ne participent pas au gouvernement. En 2015 les CUP ont fait élire 382 conseillers municipaux en Catalogne et lors de l’élection du Parlement catalan en octobre 2015 ont obtenu 337 794 votes (8,21% des suffrages exprimés) et 10 sièges au Parlement.

3. Revolta Global, liée à l’échelle de l’État espagnol à Anticapitalistas, est l’organisation de la IVe Internationale en Catalogne.

4. Jaume Asens, avocat, militant du Movimento de Resistencia Global de Catalogne, puis de Barcelona en Comú, est actuellement adjoint au maire de Barcelone.

5. Esprit du temps, ambiance intellectuelle et spirituelle d’une époque.

6. Junts pel Sí (Ensemble pour le oui) est une coalition politique indépendantiste catalane formée par les partis politiques : Convergence démocratique de Catalogne (CDC, remplacé par le PDECAT), la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), les Démocrates de Catalogne (DC), le Mouvement des gauches (MS), le Regroupement indépendantiste (RI), Catalunya Sí (CatSí), Avancem (une scission du PSC). Aux élections du 26 octobre 2015 elle a obtenu le soutien des mouvements sociaux (l’Assemblée nationale catalane, Òmnium Cultural et l’Association des communes pour l’indépendance), 1 628 714 voix (39,59 % des suffrages exprimés) et 62 sièges sur 135 au sein du Parlement catalan.

7. Kevin B. Anderson, Marx aux antipodes – Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, Paris 2015, Syllepse, 25,00 €

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