Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 666-667 août-octobre 2019

ÉQUATEUR

Chronique et analyse d’une victoire historique du mouvement indigène

Cf. aussi : [Equateur]

Decio Machado*

Contexte En octobre, la communauté indigène s’est mobilisée contre un décret qui provoque plus que le doublement des prix des carburants. Ce décret a été pris sur injonction du FMI en échange d’un prêt de 4,2 milliards de dollars. Le pays a été paralysé pendant 12 jours et les affrontements font 7 morts et 1.300 blessés. L'État d’urgence a été décrété. Les champs pétroliers ont été occupés. Le mouvement est dirigé par la Conaie (Confédération des nationalités indigènes de l’Equateur). Le gouvernement, après avoir déplacé son siège à Guayaquil, a reculé.

La fin de l’ère Rafael Correa a été catastrophique par rapport à la gestion effectuée au cours de la première période de sa présidence. C’est là que la société équatorienne a commencé à comprendre l’énorme distance qui sépare la réalité actuelle du pays de l’image forgée par le puissant appareil de propagande du régime, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Synthèse

Au-delà du fait que l’exécutif avait mis sous son contrôle tous les pouvoirs de l’État – ce qui est la logique de tout gouvernement autoritaire – la corruption institutionnelle qui existait historiquement dans le pays a été modernisée et la contestation sociale a été brutalement criminalisée. Plusieurs dirigeants autochtones vivant dans des territoires résistant aux pressions de l’industrie extractive ont été assassinés dans l’impunité la plus absolue, le régime a eu recours à la répression la plus brutale lors de la grève nationale lancée par le mouvement autochtone et les organisations syndicales en août 2015. En ce qui concerne l’économie et la fin du boom des matières premières, Rafael Correa a laissé un pays où les dépenses publiques étaient beaucoup plus élevées que le revenu permanent nécessaire pour le soutenir, ce qui impliquait des réformes structurelles qui ont ouvert au nouveau gouvernement de Lenín Moreno le choix entre des options différentes.

L’investiture présidentielle de Lenín Moreno a eu lieu en mai 2017, alors que la production dans le pays stagnait depuis 2014 et n’a pas été réactivée depuis. Au cours de ces six dernières années, le revenu moyen par habitant a légèrement diminué (d’environ 20 dollars), « l’emploi adéquat » – selon un euphémisme inventé à l’époque de Correa pour désigner ceux qui perçoivent au moins le salaire minimum (394 dollars) – ne concernant que 37,9 % de la population active.

La détérioration du pouvoir d’achat touche surtout les salariés du secteur privé et les travailleurs indépendants qui, au cours des six dernières années, n’ont pratiquement pas vu leurs salaires augmenter. Néanmoins, sous l’administration de Moreno, 20 ministères ont été supprimés, ainsi que 23 000 postes de fonctionnaires, au nom de la réduction nécessaire d’un État jugé « obèse ». Dans les conditions actuelles de stagnation économique du pays et avec un patronat qui investit dans l’économie nationale bien en dessous de la moyenne latino-américaine, déjà dérisoire, le marché du travail privé n’a pu absorber ces fonctionnaires licenciés, les incorporant dans l’armée de réserve du marché du travail équatorien.

Parallèlement, malgré la stagnation, les banques et autres grands groupes de capitaux opérant dans l’économie équatorienne ont continué à réaliser des millions de profits – comme ce fut déjà le cas pendant la période Correa. Entre 2015 et 2018, les banques ont réalisé des bénéfices de 1,777 milliard de dollars, et 30 grandes entreprises ont atteint à elles seules près de cinq milliards de dollars de profits. Et la répartition très inégale de la propriété foncière s’est maintenue.

Avec une économie dollarisée depuis le début du siècle, qui ne permet aucune souveraineté monétaire, et en l’absence de revenus permanents – malgré les discours propagandistes du régime Correa sur l’industrialisation par substitution des importations et le changement de la matrice productive – la dette a commencé à augmenter démesurément. Entre 2010 et 2019, le montant de la dette par Équatorien a été multiplié par 7, passant de 538,81 à 3 582 dollars ; le paiement des intérêts par Équatorien a été multiplié par 11, passant de 38,31 à 435,29 dollars ; et les dépenses liées à la dette ont été multipliées par 12, passant de 613 millions à 7,4 milliards. En termes comparatifs, les dépenses courantes de la dette (intérêts et remboursements de 7,4 milliards de dollars) représentent presque deux fois le budget de l’éducation (4,97 milliards de dollars) et presque trois fois le budget de la santé (2,88 milliards de dollars).

Ainsi, alors que la propagande de Correa (entre les mains de jeunes technocrates de la communication et de la publicité, apprentis andins de Goebbels) définissait le pays comme « le jaguar latino-américain » sur le terrain économique, la société équatorienne a fini par découvrir que l’Équateur n’était rien d’autre qu’un « paresseux » édenté, vivant des revenus pétroliers dans une économie rentière qui n’avait pu fonctionner correctement que pendant le boom des matières premières.

Les dépenses de consommation, tant publiques que privées, ont donc diminué montrant clairement la détérioration progressive des services publics. Alors que la grande fête rendue possible par les surplus pétroliers prenait fin, il devenait clair qu’au cours de la période Correa il n’y a jamais eu de redistribution des richesses, seulement un transfert des excédents de l’État pour soutenir des politiques de subventions et d’investissements publics dans les infrastructures – une modernisation de l’État capitaliste. Et le moteur de l’économie nationale s’est éteint. Même les importations de machines ont diminué à ce jour, reflétant ainsi la capacité limitée de soutenir la technologie productive dont rêve tellement l’ensemble de l’establishment politique et entrepreneurial du pays. Le ralentissement économique est la conséquence de tout cela.

Ainsi, l’augmentation du déficit budgétaire a été suivie d’une augmentation de l’endettement, suivie de problèmes d’accès au financement, ce qui a commencé à faire baisser les réserves de devises du pays. Étranglé par les crédits internationaux chinois à des taux d’intérêt rappelant l’Avare de Molière, le gouvernement Moreno a décidé de se donner corps et âme au FMI.

Dans ce contexte, l’Équateur de Lenín Moreno, qui jusqu’en mai 2018 (date de nomination de l’actuel ministre de l’Économie et des Finances) n’avait pas de feuille de route économique claire, a décidé de s’adapter aux recettes du FMI pour équilibrer l’économie nationale. En échange de 4,2 milliards de dollars que le FMI doit débourser sur trois ans et de 6 milliards de dollars de plus de la part d’autres organisations multilatérales, Moreno s’est engagé à entreprendre un ajustement économique dans le but d’atteindre l’équilibre budgétaire et extérieur à court terme, libéralisant l’économie nationale et la rendant aussi flexible que possible, alors qu’à moyen et à long terme il approfondirait le caractère primaire-exportateur, qui a accompagné l’histoire économique du pays. Le discours a été celui qui est appliqué toujours lors des mesures de ce type : « Nous sommes obligés de demander un sacrifice au peuple équatorien en raison des conditions dans lesquelles nous avons trouvé le pays… »

Les antécédents de la grève nationale

La grève a commencé le 24 septembre dans la province de Carchi, un territoire périphérique et nettement abandonné par l’État du fait de manque de ressources. Ce territoire, dont le PIB par habitant approche seulement la moitié de celui de Pichincha (la province où se trouve la capitale du pays), n’a reçu que 64 millions de dollars sur les 34 853 millions de dollars du budget général de l’État en 2018. 45 % de sa population voit ses besoins fondamentaux insatisfaits. Avec un taux de « l’emploi adéquat » n’atteignant pas les 26 % (contre 37,9 % en moyenne dans le pays), la population de Carchi est descendue dans les rues, coupant les routes, avec les gouvernements municipaux et provinciaux en tête des manifestations aux côtés des syndicats et des mouvements sociaux.

Synthèse

D’abord, le gouvernement a refusé de négocier tant que la grève se poursuivait. Après sept jours de mobilisations continues et alors que l’accès à la frontière principale avec la Colombie était coupé par les manifestants (des centaines de camions étaient bloqués et les denrées périssables qu’ils transportaient pourrissaient), Lenín Moreno a été obligé de négocier avec les grévistes en acceptant une importante partie de leurs revendications. Tout cela non sans une forte répression de la part des forces de l’ordre, à laquelle la réponse populaire a été l’assaut du bâtiment du Gouvernorat dans la ville de Tulcán, capitale de la province, siège du gouvernement central pour le territoire.

La grève de Carchi s’est terminée le 30 septembre, deux jours seulement avant le début de la lutte à l’échelle nationale. L’arrêt de la grève était dû au fait que les dirigeants de la mobilisation se sont rendu compte d’opérations conduites par des acteurs étrangers à la province et liés à Correa, tentant d’utiliser la mobilisation locale au service d’une stratégie extérieure aux revendications populaires et divisant le mouvement.

Il est à noter que le gouvernement national et surtout son front politique n’ont rien appris des événements de la semaine de barrages routiers et des conflits constants entre la population de Carchi et les appareils répressifs de l’État.

Il est évident que le président Lenín Moreno dirige un gouvernement extrêmement faible, sans base sociale et sans intelligence politique. Moins de 16 % de la population déclarent le soutenir, une grande partie de ses ministres ne veulent plus apparaître en public et c’est la ministre de l’Intérieur, Maria Paula Romo, qui gère le front politique du gouvernement. Tout comme Juan Sebastián Roldán, secrétaire particulier du président et porte-parole officiel de l’exécutif, il provient d’une organisation appelée Ruptura de los 25, qui s’est définie il y a des années comme une « organisation politique moderne et contemporaine », mais qui fait exercer actuellement par ses jeunes dirigeants la vieille politique.

Si la gestion de la crise de Carchi par les responsables gouvernementaux a été lamentable, que dire de ce qui est arrivé immédiatement après…

La grève nationale

On s’achemina ainsi au 1er octobre, le moment de l’annonce par Lenín Moreno, sur une chaîne de télévision gouvernementale, de ce que les organisations sociales ont défini comme un paquet néolibéral basé sur les exigences d’ajustement budgétaire du FMI : la suppression de l’allocation de carburant (par le décret présidentiel 883), la réduction de 20 % de la masse salariale de tous les contrats à durée déterminée devant être renouvelés dans la fonction publique, la réduction des congés payés annuels des fonctionnaires de 30 à 15 jours ainsi que l’obligation pour les travailleurs des entreprises publiques de verser une journée de leur salaire mensuel au Trésor public. Parallèlement, une série de mesures ont été décrétées, impliquant la flexibilisation du marché du travail, justifiées par la nécessité de mettre en œuvre un modèle adapté aux temps modernes.

Le lendemain, la Confédération nationale indigène de l’Équateur (CONAIE) et d’autres organisations syndicales et sociales du pays ont lancé ensemble l’appel à une grande grève nationale contre les mesures économiques du gouvernement.

Entre le mercredi 2 et le dimanche 6 octobre, de multiples assemblées populaires ont eu lieu, principalement dans les provinces de forte ascendance indigène, les régions de la Sierra centrale et le territoire amazonien. Parallèlement, des barrages routiers et des mobilisations ont commencé dans différentes localités. Samedi et dimanche, les barrages routiers avaient déjà paralysé tout l’Équateur. De même, à Quito, des étudiants sont descendus dans la rue en solidarité avec l’appel autochtone à l’abrogation du décret 883 et des autres mesures économiques annoncées par le Président de la République. Le gouvernement a répondu par la répression accompagnée d’une déclaration surprise de l’état d’urgence (limitation des droits de circulation, d’association et de réunion, de la liberté d’information, de l’inviolabilité du domicile et de la correspondance).

Manifestement nerveux, le président Lenín Moreno a annoncé cet état d’exception une nouvelle fois sur la chaîne de télévision gouvernementale, où il est apparu entouré de son vice-président, Otto Sonnenholzner (1), de son ministre de la Défense et des principaux chefs des divers corps des Forces armées. À la surprise de la société équatorienne, la diffusion de cette émission de télévision a été faite à partir de Guayaquil, la deuxième ville la plus importante du pays. Le gouvernement national avait quitté la capitale du pays dans la nuit. Ce qui devait être un acte fort avec la déclaration de l’état d’exception est devenu la visualisation la plus palpable de la faiblesse gouvernementale. Le gouvernement avait abandonné le palais du Carondelet craignant que les installations présidentielles ne soient occupées par les manifestants. S’il envisageait une telle possibilité, c’est qu’il pensait que les forces armées pourraient autoriser l’accès aux manifestants, montrant ainsi sa crainte que l’armée équatorienne elle-même pourrait miser sur un changement de commandement dans le pays en raison de l’incapacité avérée du gouvernement.

Le même soir Oswaldo Jarrín, actuel ministre de la Défense – qui avait qualifié en 2012 de « fondamentalisme idéologique » la décision du gouvernement Correa de ne plus envoyer ses officiers à l’École des Amériques (2) – a menacé d’employer des armes meurtrières si les protestataires occupaient des bâtiments « stratégiques ». Il l’a répété plusieurs fois au cours des jours suivants. Mais les mobilisations se sont poursuivies au niveau national.

Le lundi 7 octobre, des colonnes de milliers de manifestants des provinces indigènes ont commencé à arriver à Quito. Les entrées de la capitale étaient fortement surveillées par des contingents d’opérations spéciales de la police nationale. Malgré cela un nombre croissant de manifestant·es indigènes sont entrés à Quito, non sans de fortes altercations, en mettant même le feu à des chars et des voitures de police. Il y a eu des centaines d’arrestations et de blessés.

Malgré la campagne de peur organisée par des conservateurs sur les réseaux sociaux, l’arrivée des indigènes a suscité une grande vague de solidarité dans les quartiers populaires de la périphérie de Quito. Les indigènes se sont rassemblés à El Arbolito, un parc central de la capitale équatorienne, où se sont déroulés des épisodes historiques qui ont fini par renverser plusieurs gouvernements au cours de la décennie d’instabilité politique qui a précédé l’arrivée de Rafael Correa au palais présidentiel.

Les mardi 8 et mercredi 9 octobre, de nombreux groupes indigènes ont continué d’arriver dans la capitale, tandis que dans le reste du territoire national, diverses installations gouvernementales ont été occupées par eux, des barrages routiers ont été maintenus et même des puits de pétrole dans la région amazonienne ont été occupés et leur pompage stoppé. Le jeudi soir, le dernier groupe d’un millier d’indigènes est arrivé dans la capitale des territoires amazoniens.

Synthèse

Le cri était unanime dans tout le pays : « La mobilisation continuera tant que le gouvernement national n’abroge pas le décret 883 et le paquet néolibéral. » À Quito pendant ce temps les mobilisations se poursuivaient malgré l’intensification progressive de la répression policière. Dans les territoires indigènes et même dans la capitale, les protestataires ont procédé à des arrestations de policiers et de militaires, les remettant ensuite aux autorités sans dommages ni blessures. Parallèlement, les arrestations et les emprisonnements de manifestants ont dépassé le millier, il y a eu plus de 500 blessés et on comptait cinq morts à la fin de la journée du 12 octobre. Certains militaires arrêtés par la population ont été forcés de porter les cercueils des indigènes assassinés au cours de la mobilisation – « ils portaient ainsi le poids de leurs meurtres ».

Deux phénomènes intéressants se sont produits dans la capitale équatorienne : d’une part les faiseurs d’opinion sur twitter, divers médias et des journalistes tentaient de discréditer le mouvement des indigènes sur les réseaux sociaux ; d’autre part, dans la vie réelle, la solidarité avec les manifestants indigènes sautait aux yeux. Alors que les réseaux sociaux restent un espace pour les élites du fait de la très faible démocratisation numérique, les étudiants de toutes disciplines, notamment la médecine et les soins infirmiers, pratiquaient quotidiennement les soins médicaux aux blessés sur les campus universitaires. En même temps, dans la capitale, beaucoup de gens fournissaient des couvertures, des vêtements, des chaussures, de la nourriture et de l’eau dans les locaux où dormaient les nouveaux arrivants. Enfin, plusieurs médias alternatifs ont été créés pour couvrir les mobilisations qui étaient criminalisées dans les médias traditionnels. Un Quito solidaire des oubliés de l’histoire s’est vu confronté à un Quito dominant dans le monde numérique, plein de préjugés et doté d’une stratégie visant à criminaliser les membres les plus pauvres de la société équatorienne. Cela signifie que la stratégie consistant à opposer les citadins blancs aux habitants « cuivrés » des zones rurales du pays n’a pas fonctionné, tout comme elle n’a pas réussi à effrayer les classes aisées de Quito en agitant un affrontement avec les pauvres venus d’ailleurs. Selon le sondage de Cedatos – qu’on ne peut soupçonner d’être de gauche – 76 % des Équatoriens soutiennent la revendication indigène d’abrogation du décret 883.

Les mobilisations ont été infiltrées par des groupes qui ne venaient pas en réponse à l’appel des mouvements sociaux. Il y avait d’une part des bandes criminelles venues piller et voler et des groupes organisés de sensibilité politique pro-Correa ; mais il y avait aussi des habitants des bidonvilles qui revendiquaient non seulement le retrait des mesures économiques gouvernementales, mais la chute du gouvernement. Cela a été source de chaos à plusieurs moments de la mobilisation.

À plusieurs reprises la CONAIE s’est dissociée de ces actes de vandalisme, formant même une garde indigène qui a mis de l’ordre dans les manifestations dans la capitale. La foule n’appartenant pas aux mobilisations organisées par les mouvements sociaux a été contrainte de rester en dehors des zones de manifestations, finissant par mettre le feu à l’immeuble de l’institution suprême de contrôle fiscal, la Contraloría General del Estado, où sont conservés les dossiers des enquêtes sur les complots de corruption institutionnelle qui ont eu lieu pendant la décennie de la présidence de Rafael Correa. Cet attentat aurait bénéficié de la passivité des forces de l’ordre.

Le Gouvernement qui avait répété à maintes reprises qu’il ne discuterait pas du décret 883, a été obligé d’accepter d’en débattre le contenu avec les mobilisés dans l’après-midi du 12 octobre. Quelques heures auparavant, le mouvement des femmes de Quito était descendu dans la rue avec les femmes indigènes, déclarant que María Paula Romo, la ministre de l’Intérieur qui se définit comme une féministe, était responsable de la répression et avait trahi le mouvement des femmes.

L’annonce que la CONAIE réunissait ses dirigeants pour analyser la proposition de dialogue de Lenín Moreno, exigeant des garanties minimales (négociation dans un lieu indépendant sous les auspices de la Conférence épiscopale et de l’ONU) ainsi que des négociations publiques retransmises par les médias, a encore accru l’agitation dans les rues de la capitale. Divers groupes incontrôlés, impulsés par des acteurs extérieurs à la mobilisation, ont semé le chaos partout dans la ville.

Devant l’incapacité du ministère de l’Intérieur à le gérer, l’appareil militaire a fait pression sur le président Lenín Moreno pour qu’il décrète un couvre-feu. À partir de 15 heures, la circulation a été interdite dans les rues et les quartiers où les indigènes s’étaient rassemblé·es pour se dissocier des sources d’instabilité. Ils et elles ont été encerclés par les appareils répressifs. Dans les universités, les étudiants ont été contraints de constituer des chaînes humaines face à l’armée et à la police, s’interposant pour défendre les indigènes qu’ils avaient accueillis.

Le mouvement indigène a immédiatement dénoncé l’activité des groupes pro-Correa dans ces émeutes. Dans la soirée, la CONAIE a publié un communiqué reconnaissant la volonté poignante et infatigable du peuple équatorien de lutter contre le retour des politiques néolibérales dans le pays, tout en dénonçant la décision de l’État de continuer à assassiner les personnes indigènes et autres dans la rue pour vaincre la mobilisation. En même temps la CONAIE s’est engagée à soutenir la mobilisation au niveau national, rejetant toute intention de discréditer la lutte historique en cours.

La nuit s’est terminée avec un impressionnant concert de casseroles qui a touché toute la capitale. Certains exigeaient la paix, d’autres l’abrogation des mesures économiques mises en place par le gouvernement, mais dans les deux cas, la population de la capitale a dit haut et fort au président de la République ses critiques contre la gestion gouvernementale.

Dans l’après-midi du dimanche 12 octobre, une table ronde a été organisée entre les différents dirigeants sociaux avec à leur tête les peuples et nationalités autochtones et le gouvernement. Pour que ces « tables pour un accord de paix » puissent avoir lieu, le gouvernement a été contraint au préalable de satisfaire les exigences des indigènes : le débat était retransmis en direct par diverses chaînes de télévision et se déroulait dans un lieu neutre – un complexe hôtelier à la périphérie de la ville – sous les auspices de l’ONU et de la Conférence épiscopale équatorienne.

Après trois heures de débat, le peuple équatorien a assisté à un épisode inhabituel. La CONAIE a dit au président Moreno que s’il voulait vraiment la paix, il devait retirer le décret 883. Sinon, la mobilisation serait maintenue à Quito et dans tout le pays. Le président Moreno et ses ministres finirent par accepter. À Quito et dans tout le pays, la nuit s’est transformée en une fête au cours de laquelle les militaires, les policiers et la population se sont embrassés sur chaque barricade de Quito, sur des barrages routiers dans tout le pays et dans les bâtiments publics occupés.

La CONAIE a annulé la grève nationale en direct au cours de la même retransmission.

Analyse finale

Le renversement de l’actuel gouvernement n’était pas à l’ordre du jour du mouvement indigène, des syndicats et des organisations sociales qui soutenaient la grève. La gauche sociale – et aussi politique – n’avait rien à gagner à ce moment avec le départ de Lenín Moreno du palais présidentiel.

La convocation d’élections anticipées en ce moment ne permettrait rien d’autre que l’arrivée au pouvoir d’une droite encore plus réactionnaire ou des partisans de Correa. Dans les milieux les plus protestataires parmi tous ceux qui composent le tissu des mouvements sociaux équatoriens, principalement chez les Indiens et les femmes, les deux options sont considérées comme pires encore que le maintien du gouvernement actuel en dépit sa droitisation constante.

Synthèse

De son côté, le courant Correa, avec un projet politique qui vise à déstabiliser le gouvernement actuel pour obtenir la convocation d’élections anticipées, a démontré au cours de ces mobilisations que sa stratégie est basée sur une politique de la terre brûlée. Face à un gouvernement qui, à la mi-journée du samedi 11 octobre, était sur le point de céder sur le décret 883, objectif fondamental de la mobilisation, il a choisi de provoquer le chaos à Quito pour gagner sur son projet électoral. Comme il a déjà tenté de le faire dans la province de Carchi, il a voulu casser la stratégie de ceux qui ont impulsé la grève nationale. De l’extérieur du pays, Rafael Correa a tenté de jouer un rôle dans un mouvement qu’il avait lui-même criminalisé et réprimé pendant la décennie de son gouvernement.

La droite est divisée en ce qui concerne la politique institutionnelle. Une partie a soutenu Lenin Moreno pendant son mandat, tandis que l’autre s’est déclarée ouvertement opposée, bien que pendant cette crise elles se soient unies contre le mouvement indigène. Pour le secteur des affaires, Moreno n’est rien de plus qu’une tête de pont. Il est le leader qui doit appliquer des politiques impopulaires pour que leur coût politique et social ne retombe pas sur son futur remplaçant. Les courants conservateurs, conscients que la faiblesse du gouvernement leur permet d’aspirer au pouvoir en février 2021, une fois la normalité rétablie, vont immédiatement se démarquer du président, étant entendu que se déclarer proche de l’actuel gouvernement ne donne pas la moindre chance de gagner les prochaines élections.

La nouvelle génération de politiciens équatoriens, qui prétendaient remplacer l’ancienne droite nationale, s’est aussi brûlée dans la gestion de cette crise. Ces personnages ayant des aspirations politiques évidentes, comme María Paula Romo, Juan Sebastián Roldán ou Otto Sonnenholzner lui-même, ont montré des lacunes notables dans l’administration de l’État dans une situation comme celle-ci, avec peu de chances de modifier l’image négative qu’ils ont dans la société équatorienne.

Parallèlement, la crise actuelle a mis en lumière certains problèmes de nature structurelle qui dominent l’État équatorien depuis la constitution de la République : l’ancienne matrice coloniale, le racisme et une injustice sociale révoltante fondée sur une structure de classe marquée sont toujours en vigueur. En Équateur, 42 % de la population indigène vit dans des conditions de pauvreté, 18 % dans des conditions d’extrême pauvreté et seulement 3 % de cette catégorie sociale possèdent un diplôme universitaire.

Ce triomphe du mouvement indigène dans le cadre des organisations sociales s’oppose à une gauche politique et institutionnelle de plus en plus vieillissante et incapable de générer la moindre étincelle d’attraction dans la société équatorienne. Alors que le mouvement indigène voit apparaître une nouvelle génération de jeunes dirigeants ayant de grandes qualités organisationnelles pour de futures luttes revendicatives, la gauche politique et institutionnelle continue de s’accrocher à un discours du siècle dernier et est dirigée par des leaders peu enclins au changement.

Le triomphe indigène conduit par de nouvelles structures de direction, ainsi que des dirigeantes potentielles parmi les jeunes militantes du mouvement des femmes, nous permet d’entrevoir avec optimisme un horizon dans la lutte pour l’émancipation des peuples dans ce petit pays andin. En parallèle et à sa droite, nous voyons un gouvernement faible et vaincu qui aura de sérieuses difficultés à gérer le pays jusqu’aux élections de février 2021.

Quito, le 14 octobre 2019

* Decio Machado, ancien conseiller du président Rafael Correa, est membre de l’équipe fondatrice du journal Diagonal et collaborateur régulier de divers médias en Amérique latine et en Europe. Il est chercheur associé en Systèmes intégrés d’analyse socio-économique et directeur de la Fundación Alternativas Latinoamericanas de Desarrollo Humano y Estudios Antropológicos (ALDHEA). Nous reprenons cet article de son blog (https://deciomachado.blogspot.com/2019/10/cronica-y-analisis-de-una-victoria.html). Traduit de l’espagnol par JM.

Notes

1. Otto Sonnenholzner est un jeune homme d’affaires sans expérience politique, issu des élites côtières, qui a été nommé à la vice-présidence de la République. Il a remplacé María Alejandra Vicuña, élue à ce poste par l’Assemblée nationale le 6 janvier 2018 puis mise en cause dans une affaire de trafic d’influences et contrainte à quitter la vice-présidence le 6 décembre 2018. María Alejandra Vicuña avait elle-même déjà remplacé à la vice-présidence Jorge Glass, élu d’abord au côté de Rafael Correa en 2013, puis en 2017 au côté de Lenín Moreno en 2017, condamné par la Cour suprême à six ans de prison en décembre de la même année pour avoir perçu 13,5 millions de pots-de-vin de l’entreprise de BTP brésilienne Odebrecht.

2. L’École des Amériques pour la coopération de sécurité (Western Hemisphere Institute for Security Cooperation, WHINSEC), anciennement nommé École des Amériques, est un centre d’enseignement militaire créé en 1946, géré par le département de la Défense des États-Unis et situé depuis 1984 à Fort Benning en Géorgie après avoir longtemps été situé à Fort Gulick au Panama. Elle est célèbre pour avoir enseigné aux militaires latino-américains les doctrines de contre-insurrection et inculqué une idéologie anti-communiste.

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